Bienvenue dans mon Univers

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LES LETTRES CELEBRES

Ce furent d’abord les traces de civilisations,

Qui déposèrent des signes pour notre information.

 

Fondatrice de l’ordre social et politique,

Servante de la pensée parfois emblématique,

L’écriture  se développe, se transforme, s’enrichit,

Elle dessine le monde en syllabant la vie.

 

Epitres d’un autre temps où  l’émotion perdure,

Maintes et maintes lectures lézardent toute armure,

Phonème de la langue qui n’appartient qu’à soi,

C’est  alors  la passion qui s’envole vers toi.

 

Au cœur du parchemin  déposer son fardeau,

Pour vider le grimoire  en tirant le rideau.

 

L’alphabet du pouvoir  qui fixe la mémoire,

Dessine la parole, s’envole du ciboire.

Car  que resterait-il de nous de notre Histoire,

Si les mots se taisaient en boudant l’écritoire.

 

Martine


LETTRE d'UMBERTO ECO A SON PETIT FILS

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Umberto Eco (5 janvier 1932 – 19 février 2016) est un écrivain italien polygraphe, véritable érudit moderne. Il est connu auprès du grand public pour ses romans (Le Nom de la rose, Le Pendule de Foucault), mais également estimé en tant que linguiste et universitaire. Il est aussi l’auteur de chroniques plus légères souvent rassemblées en recueils.

 


Dans cette lettre écrite à la demande d’un grand hebdomadaire italien en janvier 2014, Umberto Eco nous régale de son ton familier et sage à la fois. Version moderne de la lettre de Gargantua à son fils pour une éducation humaniste, le texte offre tour à tour des réflexions sur la pornographie, les nouvelles technologies, le cinéma, la mémoire, et l’Histoire. Vaste programme… et véritable plaidoyer pour la culture générale

 

 

Mon petit-fils chéri,

 

 

Je ne voudrais pas que cette lettre de Noël résonne de manière trop moralisatrice et te donne à entendre des conseils sur nos semblables, la patrie, les mondes et d’autres choses de ce genre. Tu ne l’entendrais pas et quand l’heure viendra de la mettre en pratique (toi, adulte, et moi, trépassé) le système des valeurs aura tellement changé que mes recommandations t’apparaîtront probablement datées.

 

 

Ainsi voudrais-je m’attarder sur une seule recommandation que tu seras à même de mettre en pratique même maintenant, au moment même où tu navigues sur ton iPad ; je ne commettrais pas l’erreur de te le déconseiller, non parce que j’aurais l’air d’un grand-père radoteur, mais parce que je le fais moi aussi. Tout au plus puis-je te conseiller, si jamais tu tombes sur les centaines de sites pornos qui montrent les rapports sexuels entre deux êtres humains, ou entre un être humain et un animal, dans des milliers de positions, essaie de ne pas croire que le sexe se réduit à ce qui t’en est montré de manière assez monotone, parce qu’il s’agit d’une mise en scène pour te contraindre à ne pas sortir de chez toi et regarder de vraies filles.

 


Je pars du principe que tu es hétérosexuel, sinon tu adapteras mes recommandations à ton cas précis. Mais regarde les filles, à l’école ou là où tu vas jouer, parce que les vraies filles sont mieux que celles qu’on voit à la télévision, et, un jour, elle te donneront bien plus de satisfaction que celles que tu trouves online. Crois en celui qui a plus d’expérience que toi (et si j’avais regardé le sexe uniquement à travers l’ordinateur, ton père ne serait jamais né, et toi, on ne sait même pas où tu serais, voire tu ne serais même pas là).

 

 

Toutefois ce n’est pas de ceci dont je voudrais te parler mais plutôt d’une maladie qui a frappé ta génération et même celle de jeunes gens un peu plus âgés que toi, ceux qui vont peut-être déjà à l’université : la perte de la mémoire.

 

 

Il est vrai que si l’on a le désir de savoir qui est Charlemagne ou encore où se trouve Kuala Lumpur, tu n’as qu’à taper sur une touche et Internet te le révèle aussitôt. Fais-le quand cela est utile mais après l’avoir fait, essaie de te rappeler ce que tu as lu pour ne pas être obligé de le chercher une deuxième fois si jamais tu en ressentais un besoin irrésistible, peut-être pour une recherche à l’école. Mais sache que le risque est le suivant : puisque tu crois que ton ordinateur pourra te le dire à n’importe quel moment, tu pourrais perdre le goût de le mémoriser. Ce serait un peu comme si, ayant appris que pour aller de telle rue à une autre, il y a l’autobus ou le métro qui te permettront de te déplacer sans aucune fatigue (ce qui est très commode, et fais-le à chaque fois que tu es pressé), tu penses que tu n’as ainsi plus besoin de marcher. Mais si tu ne marches pas suffisamment, tu deviens une personne à mobilité réduite, comme on appelle aujourd’hui celui qui est obligé à se déplacer avec une chaise roulante. D’accord, je sais que tu fais du sport et que donc tu sais bouger ton corps, mais revenons à ton cerveau.

 

 

La mémoire est un muscle comme ceux des jambes, et si tu ne l’exerces pas, il s’atrophie et tu deviens (d’un point de vue mental) handicapé, c’est-à-dire (soyons clair), un idiot. Et, en plus, étant donné que nous risquons tous d’avoir un Alzheimer quand on devient vieux, l’un des moyens pour éviter cet incident déplaisant, c’est d’exercer sans cesse notre mémoire.

 

 

Dès lors, voici mon régime. Apprends tous les matins quelques vers, un bref poème ou, comme on m’a appris à mon époque, « La Cavallina storna » ou « Il Sabato del villaggio ». Et peut-être fais une compétition avec tes amis pour voir qui s’en souvient le plus. Si tu n’aimes pas la poésie, fais-le avec les formations de joueurs de football, mais fais attention à ne pas juste connaître qui sont les joueurs de l’équipe de la Roma d’aujourd’hui mais aussi ceux d’autres équipes y compris ceux des équipes d’autrefois (figure-toi que je me souviens de la formation de l’équipe de Turin quand leur avion s’était écrasé à Superga avec tous les joueurs : Bacigalupo, Ballarin, Maroso etc.).

 

Fais des compétitions de mémoire, peut-être à propos de livres que tu as lus (qui était à bord de la Hispaniola à la recherche de l’île au Trésor ? Lord Trelawney, le Capitaine Smollet, le Docteur Livesey, Long John Silver, Jim…). Essaie de savoir si tes amis se souviennent qui étaient les domestiques des Trois Mousquetaires et de D’Artagnan (Grimaud, Bazin, Mousqueton et Planchet)… Et si tu ne voudras pas lire Les Trois Mousquetaires (et tu ne sauras pas ce que tu perdras), fais-le, je ne sais pas, avec d’autres histoires que tu as lues.

 

 

On dirait un jeu (et c’en est un) mais tu verras à quel point ta tête pourra se peupler de personnages, histoires, souvenirs en tous genres. Tu te seras demandé pourquoi les ordinateurs s’appelaient autrefois « cerveaux électroniques ». C’est parce qu’ils ont été conçus sur le modèle de ton (de notre) cerveau mais notre cerveau possède plus de connexions que notre ordinateur, c’est une sorte d’ordinateur que tu portes en toi et qui grandit et devient de plus en plus fort avec l’exercice, tandis que l’ordinateur que tu as sur ta table, plus tu l’utilises plus il perd en rapidité et au bout de quelques années tu dois le changer. En revanche ton cerveau peut actuellement durer jusqu’à quatre-vingt-dix ans et à quatre-vingt-dix ans (si tu l’as entretenu dans un exercice continu) il se souviendra de beaucoup plus de choses que celles dont tu te souviens aujourd’hui. Et ceci, gratuitement.

 

 

Il y a aussi la mémoire historique, celle qui ne concerne pas les faits de ta vie ou les choses que tu as lues, mais ce qui est arrivé avant que tu ne viennes au monde.

Aujourd’hui si tu vas au cinéma, tu dois entrer à une heure fixe quand le film commence et dès qu’il commence, quelqu’un te prend pour ainsi dire par la main et te dit ce qui se passe. De mon temps, on pouvait entrer au cinéma à n’importe quel moment, je veux dire même à la moitié du spectacle, on arrivait au moment où les choses étaient en train de se dérouler, et on essayait de comprendre ce qui s’était passé avant (puis quand le film recommençait depuis le début, on pouvait constater si on avait tout compris — mis à part que, si le film nous avait plu, on pouvait rester le regarder à nouveau).

 

Voilà la vie est comme le cinéma permanent, un film de mon temps. Nous entrons dans la vie quand beaucoup de choses sont déjà arrivées, depuis des centaines de milliers d’années, et c’est important d’apprendre ce qui s’est passé avant notre naissance, cela sert à mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui.

 

 

Actuellement l’école (au-delà des trois lectures personnelles) devrait t’apprendre à mémoriser ce qui est arrivé avant ta naissance mais visiblement elle ne le fait pas bien parce que beaucoup de sondages montrent que les jeunes d’aujourd’hui, même ceux qui vont à l’université, s’ils sont nés par hasard en 1990, ils ne savent pas (ou peut-être ne veulent pas savoir) ce qui s’était passé en 1980 (et ne parlons pas de ce qui s’est passé il y a cinquante ans). Les sondages nous disent que si on demande à certains qui était Aldo Moro, ils répondent qu’il était le chef des Brigades Rouges — en réalité il a été tué par les Brigades Rouges.

Ne parlons pas des Brigades Rouges. Elles demeurent quelque chose de mystérieux pour beaucoup de monde, et pourtant, elles représentaient le présent d’il y a une trentaine d’années.

 

Je suis né en 1932, dix ans après la prise de pouvoir du fascisme, mais je savais même qui était le premier ministre au moment de la Marche sur Rome (qu’est-ce que c’est ?). Peut-être l’école fasciste me l’avait-elle appris pour m’expliquer à quel point le ministre que les fascistes avaient remplacé était stupide et mauvais (l’inapte à la guerre nommé Facta). D’accord, mais au moins je le savais. Et puis, si l’on met l’école à part, un garçon d’aujourd’hui ne sait pas qui étaient les actrices de cinéma d’il y a vingt ans. Tandis que moi, je savais qui était Francesca Bertini qui jouait dans les films muets vingt ans avant ma naissance, probablement parce que je feuilletais de vieilles revues empilées dans le débarras chez nous. Mais justement, je t’invite à regarder de vieilles revues car c’est un moyen pour apprendre ce qui se passait avant ta naissance.

 

 

Mais pourquoi est-il nécessaire de savoir ce qui est arrivé avant ? Parce que très souvent ce qui est arrivé avant t’explique pourquoi certaines choses arrivent aujourd’hui et comme pour les joueurs, c’est un moyen pour enrichir notre mémoire.

 

 

Fais bien attention, tu ne pourras pas faire tout ceci uniquement avec des livres et des revues. On peut le faire très bien aussi sur Internet. Qui est à utiliser non seulement pour chatter avec tes amis mais aussi pour chatter (pour ainsi dire) avec l’histoire du monde. Qui étaient les Hittites ? Et les Camisards ? Comment s’appelaient les trois caravelles de Christophe Colomb ? Quand les dinosaures ont-ils disparu ? L’Arche de Noé pouvait-elle avoir un gouvernail ? Comment s’appelait l’ancêtre du bœuf ? Y avait-il plus de tigres il y a cent ans qu’aujourd’hui ? Qu’était l’Empire du Mali ? Et qui en revanche parlait de l’Empire du Mal ? Qui a été le deuxième Pape de l’Histoire ? Quand Mickey a-t-il paru ?

 

 

Je pourrais continuer à l’infini et tout serait une belle aventure de recherche. Et tout marquerait la mémoire.

 

 

Viendra le jour où tu seras un vieil homme et tu auras le sentiment d’avoir vécu mille vies car ce sera comme si tu avais été présent à la Bataille de Waterloo, avais assisté à l’assassinat de Jules César, et si tu avais été à une très courte distance du lieu où Berthold le Noir, en mélangeant des substances dans un mortier afin de trouver le moyen pour fabriquer de l’or, avait découvert par hasard la poudre à canon et armes à feu, et il a fini par sauter en l’air (et c’est bien pour lui). Tes amis qui n’auront pas cultivé leur mémoire auront juste vécu une seule vie, la leur, qui doit avoir été assez mélancolique et pauvre de grandes émotions.

 

 

Cultive donc ta mémoire, et dès demain, apprends par cœur « La Vispa Teresa ».

Umberto Eco


31/12/2017
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GUSTAVE FLAUBERT A LOUISE COLET

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Gustave Flaubert (12 décembre 1821 – 8 mai 1880), maître du style, connu pour ne produire des phrases qu’au prix de longs efforts et d’un immense travail (« Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore » écrit-il), savait aussi être expéditif. Sentant son amour pour la belle poétesse Louise Colet s’épuiser, alors qu’elle abandonne Paris pour lui rendre visite dans son Croisset natal et qu’elle supplie le maître des lieux de la recevoir, il lui envoie un dernier billet d’une concision lapidaire et diablement efficace. Un Flaubert méconnu !

 

 

 

6 mars 1855

 

Madame,

J’ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir, hier, dans la soirée, trois fois, chez moi.

Je n’y étais pas. Et dans la crainte des avanies qu’une telle persistance de votre part pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m’engage à vous prévenir : que je n’y serai jamais.

J’ai l’honneur de vous saluer.


18/12/2017
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VINCENT A THEO

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Vincent Van Gogh (30 mars 1853 – 29 juillet 1890) n’a jamais terminé ni achevé cette dernière lettre à son frère Théo : elle a été retrouvée sur son corps agonisant dans un champ d’Auvers-sur-Oise le 27 juillet 1890, après qu’il se soit donné le coup de revolver fatidique.

Commencé le 24 juillet, ce dernier élan épistolaire témoigne de l’intense amour que portait Vincent à Théo et de la complexité de leur relation, à la fois professionnelle, fraternelle et vitale.

                                 ------------------------

 

Mon cher frère,

Merci de ta bonne lettre et du billet de 50 francs qu’elle contenait.

Puisque cela va bien, ce qui est le principal, pourquoi insisterais-je sur des choses de moindre importance, ma foi, avant qu’il y ait chance de causer affaires à tête plus reposée, il y a probablement loin.

 

Les autres peintres, quoi qu’ils en pensent, instinctivement se tiennent à distance des discussions sur le commerce actuel.

Eh bien vraiment, nous ne pouvons faire parler que nos tableaux. Mais pourtant mon cher frère, il y a ceci que toujours je t’ai dit et je le redis encore une fois avec toute la gravité que puissent donner les efforts de pensée assidûment fixée pour chercher à faire aussi bien qu’on peut.

 

— je te le redis encore que je considérerai toujours que tu es autre chose qu’un simple marchand de Corot, que par mon intermédiaire tu as ta part à la production même de certaines toiles, qui même dans la débâcle gardent leur calme.

 

Car là nous en sommes et c’est là tout ou au moins le principal que je puisse avoir à te dire dans un moment de crise relative. Dans un moment où les choses sont fort tendues entre marchands de tableaux d’artistes morts et d’artistes vivants.

 

Eh bien, mon travail à moi, j’y risque ma vie et ma raison y a fondré  à moitié — bon — mais tu n’es pas dans les marchands d’hommes pour autant que je sache, et tu peux prendre parti, je le trouve, agissant réellement avec humanité, mais que veux-tu ?


31/07/2017
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DERNIERE LETTRE DE VICTOR HUGO

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Victor Hugo (26 février 1802 – 22 mai 1885), écrivain français du XIXe siècle, était un humaniste, dans ses écrits comme dans ses actes.

 

À la veille de sa mort, le père des Misérables livre un testament dans lequel toute son empathie pour le peuple et les siens ressort.

 

Cet amour de l’autre lui sera bien rendu puisque le jour de ses funérailles, le 1er juin 1885 sera l’une des plus grandes manifestations que Paris n’ait jamais connu avec à la tête du cortège presque deux millions de personnes.

 

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Dieu. L’âme. La responsabilité. Cette triple notion suffit à l’homme. Elle m’a suffi. C’est la religion vraie. J’ai vécu en elle. Je meurs en elle. Vérité, lumière, justice, conscience, c’est Dieu. Deus, Dies.

Je donne quarante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans le corbillard des pauvres.

Mes exécuteurs testamentaires sont MM. Jules Grévy, Léon Say, Léon Gambetta. Il s’adjoindront qui ils voudront. Je donne tous mes manuscrits et tout ce qui serait trouvé écrit ou dessiné par moi à la Bibliothèque nationale de Paris, qui sera un jour la Bibliothèque des États-Unis d’Europe.

Je laisse une fille malade et deux petits-enfants. Que ma bénédiction soit sur tous. Excepté les huit mille francs nécessaires à ma fille, tout ce qui m’appartient appartient à mes deux petits-enfants. Je note ici, comme devant être réservées, la rente annuelle et viagère que je donne à leur mère, Alice, et que j’élève à douze mille francs ; et la rente annuelle et viagère que je donne à la courageuse femme qui, lors du coup d’État, a sauvé ma vie au péril de la sienne et qui, ensuite, a sauvé la malle contenant mes manuscrits.

Je vais fermer l’oeil terrestre ; mais l’oeil spirituel restera ouvert, plus grand que jamais. Je repousse l’oraison de toutes les églises. Je demande une prière à toutes les âmes.

Victor Hugo

Codicille – 2 août 1883

Je donne cinquante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard. Je refuse l’oraison de toutes les églises; je demande une prière à toutes les âmes. Je crois en Dieu.


31/07/2017
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LETTRE DE GOETHE A CHRISTIAN DANIEL RAUCH

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Goethe ( 28 août 1749 – 22 mars 1832) fut le père de la littérature allemande, romancier, poète et dramaturge mais aussi scientifique et homme politique, il signa son grand chef-d’œuvre, Les Souffrances du jeune Werther, à l’âge de 25 ans. Véritable prodige, il revient dans cette lettre sur sa vocation et sa passion qui, de tout temps, le sauvèrent.

 

 

21octobre 1827

 

Monsieur et cher ami,

 

Au moment où une douleur amère vous frappe, en tournant votre pensée vers moi, en trouvant quelque soulagement à vous entretenir avec moi, vous me prouvez d’une manière touchante la profondeur de votre amitié, la tendresse confiante de vos sentiments, et c’est bien ce que j’ai de tout temps éprouvé pour vous. Vous me montrez par là que vous êtes sûr de ma fidèle sympathie, de la part vraie que je prends au coup funeste qui, vous blessant, dans ce que vous avez de plus cher, vient vous atteindre en pleine activité intellectuelle et entraver l’heureux et noble épanouissement du plus beau talent. Moi aussi, qui partage douloureusement votre peine, il me semble trouver quelque adoucissement à vous répondre, tout de suite et à vous envoyer ces lignes.

 

Comme vous, j’ai connu dans ma longue existence des événements qui m’ont fait souffrir, au sein du bonheur le plus éclatant, une série de chagrins pour ceux que j’aimais ; il y a des moments si cruels, qu’on serait vraiment tenté de voir dans la brièveté de la vie le plus grand des bienfaits et le seul moyen de ne pas avoir à endurer trop longtemps un tourment insupportable.

 

J’ai vu partir avant moi beaucoup d’êtres qui avaient souffert ; quant à moi, le devoir m’a été réservé de continuer à vivre et de porter une succession de joies et de douleurs telles que la moindre d’entre elles eût bien pu être mortelle.

Dans de tels cas, ma seule ressource a toujours été de faire appel, de toute mon énergie, à mon reste d’activité et de continuer avec vigueur une lutte de vie ou de mort ; tel un combattant engagé dans une funeste guerre, et qui se bat, qu’il ait le dessus ou le dessous.

 

Et c’est ainsi que j’ai traversé la vie, à la force du poignet, jusqu’à ce jour où la fortune suprême, qui pourrait me donner le vertige, est toujours mêlée de tant d’amertume, qu’elle m’invite et me contraint à toute heure à faire un nouvel appel à mes forces.

 

Si je n’ai su trouver pour moi-même d’autre moyen de demeurer maître de ma vie et de lutter contre ce que nous pouvons à bon droit appeler la perfidie du destin, je crois que ce même recours sera salutaire à tel autre, destiné par la nature à une noble carrière d’artiste, s’il essaie de combattre avec une force renaissante le sentiment de révolte qui lui inspire une entrave imprévue, et s’il tâche de se ressaisir dans la mesure de ses moyens.

 

Ce qui précède, cette leçon puisée à ma propre existence, vous montrera que le triste événements qui vous frappe a réveillé dans mon âme le souvenir de tous mes maux passés, et que mon esprit a évoqué du même coup tout ce qui m’a été secourable.

 

Puisse cette sincère sympathie avoir le privilège d’adoucir du moins un instant votre douleur, qu’elle ne saurait guérir. Nous répondons tous de tout cœur à vos affectueux messages


21/04/2016
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LETTRE DE JACQUES BREL

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Le seul fait de rêver est déjà très important.

 

Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns. 

 

Je vous souhaite d’aimer ce qu’il faut aimer et d’oublier ce qu’il faut oublier. 

 

Je vous souhaite des passions, je vous souhaite des silences.

 

Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfants.

 

Je vous souhaite de respecter les différences des autres, parce que le mérite et la valeur de chacun sont souvent à découvrir.

 

Je vous souhaite de résister à l’enlisement, à l’indifférence et aux vertus négatives de notre époque.

 

Je vous souhaite enfin de ne jamais renoncer à la recherche, à l’aventure, à la vie, à l’amour, car la vie est une magnifique aventure et nul de raisonnable ne doit y renoncer sans livrer une rude bataille.

 

Je vous souhaite surtout d’être vous, fier de l’être et heureux, car le bonheur est notre destin véritable.


27/03/2016
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LETTRE DE GOETHE A CHRISTIAN DANIEL RAUCH

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Goethe ( 28 août 1749 – 22 mars 1832) fut le père de la littérature allemande, romancier, poète et dramaturge mais aussi scientifique et homme politique, il signa son grand chef-d’œuvre, Les Souffrances du jeune Werther, à l’âge de 25 ans. Véritable prodige, il revient dans cette lettre sur sa vocation et sa passion qui, de tout temps, le sauvèrent.

 

 

21octobre 1827

Monsieur et cher ami,

 

Au moment où une douleur amère vous frappe, en tournant votre pensée vers moi, en trouvant quelque soulagement à vous entretenir avec moi, vous me prouvez d’une manière touchante la profondeur de votre amitié, la tendresse confiante de vos sentiments, et c’est bien ce que j’ai de tout temps éprouvé pour vous.

 

Vous me montrez par là que vous êtes sûr de ma fidèle sympathie, de la part vraie que je prends au coup funeste qui, vous blessant, dans ce que vous avez de plus cher, vient vous atteindre en pleine activité intellectuelle et entraver l’heureux et noble épanouissement du plus beau talent.

 

Moi aussi, qui partage douloureusement votre peine, il me semble trouver quelque adoucissement à vous répondre, tout de suite et à vous envoyer ces lignes.

 

Comme vous, j’ai connu dans ma longue existence des événements qui m’ont fait souffrir, au sein du bonheur le plus éclatant, une série de chagrins pour ceux que j’aimais ; il y a des moments si cruels, qu’on serait vraiment tenté de voir dans la brièveté de la vie le plus grand des bienfaits et le seul moyen de ne pas avoir à endurer trop longtemps un tourment insupportable.

 

J’ai vu partir avant moi beaucoup d’êtres qui avaient souffert ; quant à moi, le devoir m’a été réservé de continuer à vivre et de porter une succession de joies et de douleurs telles que la moindre d’entre elles eût bien pu être mortelle.

 

Dans de tels cas, ma seule ressource a toujours été de faire appel, de toute mon énergie, à mon reste d’activité et de continuer avec vigueur une lutte de vie ou de mort ; tel un combattant engagé dans une funeste guerre, et qui se bat, qu’il ait le dessus ou le dessous.

 

Et c’est ainsi que j’ai traversé la vie, à la force du poignet, jusqu’à ce jour où la fortune suprême, qui pourrait me donner le vertige, est toujours mêlée de tant d’amertume, qu’elle m’invite et me contraint à toute heure à faire un nouvel appel à mes forces.

 

Si je n’ai su trouver pour moi-même d’autre moyen de demeurer maître de ma vie et de lutter contre ce que nous pouvons à bon droit appeler la perfidie du destin, je crois que ce même recours sera salutaire à tel autre, destiné par la nature à une noble carrière d’artiste, s’il essaie de combattre avec une force renaissante le sentiment de révolte qui lui inspire une entrave imprévue, et s’il tâche de se ressaisir dans la mesure de ses moyens.

 

Ce qui précède, cette leçon puisée à ma propre existence, vous montrera que le triste événements qui vous frappe a réveillé dans mon âme le souvenir de tous mes maux passés, et que mon esprit a évoqué du même coup tout ce qui m’a été secourable. Puisse cette sincère sympathie avoir le privilège d’adoucir du moins un instant votre douleur, qu’elle ne saurait guérir. Nous répondons tous de tout cœur à vos affectueux messages.


27/03/2016
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LES TESTAMENT DE BEETHOVEN

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Pour mes frères Carl et [Johann] Beethoven.

 

Ô vous ! hommes qui me tenez pour haineux, obstiné, ou qui me dites misanthrope, comme vous vous méprenez sur moi.

 

Vous ignorez la cause secrète de ce qui vous semble ainsi, mon cœur et mon caractère inclinaient dès l’enfance au tendre sentiment de la bienveillance, même l’accomplissement de grandes actions, j’y ai toujours été disposé, mais considérez seulement que depuis six ans un état déplorable m’infeste, aggravé par des médecins insensés, et trompé d’année en année dans son espoir d’amélioration.

 

Finalement condamné à la perspective d’un mal durable (dont la guérison peut durer des années ou même être tout à fait impossible), alors que j’étais né avec un tempérament fougueux, plein de vie, prédisposé même aux distractions offertes par la société, j’ai dû tôt m’isoler, mener ma vie dans la solitude.

 

 J'essayais bien parfois de mettre tout cela de côté, oh ! comme alors j’étais ramené durement à la triste expérience renouvelée de mon ouïe défaillante, et certes je ne pouvais me résigner à dire aux hommes : parlez plus fort, criez, car je suis sourd.

 

Comment aurait été-t-il possible que j’avoue alors la faiblesse d’un sens qui, chez moi, devait être poussé jusqu’à un degré de perfection plus grand que chez tous les autres, un sens que je possédais autrefois dans sa plus grande perfection, dans une perfection que certainement peu de mon espèce ont jamais connue – oh ! je ne le peux toujours pas, pardonnez-moi, si vous me voyez battre en retraite là-même où j’aurais bien aimé me joindre à vous.

 

Mon malheur m’afflige doublement, car je dois rester méconnu, je n’ai pas le droit au repos dans la société humaine, aux conversations délicates, aux épanchements réciproques ; presque absolument seul. Ce n’est que lorsque la plus haute nécessité l’exige qu’il m’est permis de me mêler aux autres hommes. Je dois vivre comme un exilé, à l’approche de toute société une peur sans pareille m’assaille, parce que je crains d’être mis en danger, de laisser remarquer mon état.

 

C'est ainsi que j’ai vécu les six derniers mois, passés à la campagne sur les conseils avisés de mon médecin pour ménager autant que possible mon ouïe ; il a presque prévenu mes dispositions actuelles, quoique, parfois poussé par un instinct social, je me sois laissé séduire.

 

Mais quelle humiliation lorsque quelqu’un près de moi entendait une flûte au loin et que je n’entendais rien, ou lorsque quelqu’un entendait le berger chanter et que je n’entendais rien non plus ; de tels événements m’ont poussé jusqu’au bord du désespoir, il s’en fallut de peu que je ne misse fin à mes jours.

 

C’est l’art et seulement lui, qui m’a retenu. Il me semblait impossible de quitter le monde avant d’avoir fait naître tout ce pour quoi je me sentais disposé, et c’est ainsi que j’ai mené cette vie misérable – vraiment misérable ;

 

un corps si irritable, qu’un changement un peu rapide peut me faire passer de l’euphorie au désespoir le plus complet – patience, voilà tout, c’est elle seulement que je dois choisir pour guide, je l’ai fait – durablement j’espère, ce doit être ma résolution, persévérer, jusqu’à ce que l’impitoyable Parque décide de rompre le fil, peut-être que cela ira mieux, peut-être non, je suis tranquille – être forcé de devenir philosophe déjà à 28 ans, ce n’est pas facile, et pour l’artiste plus difficile encore que pour quiconque –

 

Dieu, tu vois de là-haut mon cœur ; tu le connais, tu sais que l’amour des hommes et un penchant à faire le bien y habitent, – ô hommes ! lorsqu’un jour vous lirez ceci, songez que vous vous êtes mépris sur moi ; et que le malheureux se console d’avoir trouvé un semblable, qui malgré tous les obstacles de la nature, a pourtant fait tout ce dont il était capable pour être admis au rang des artistes et des hommes de valeur –

 

Vous, mes frères Carl et [Johann], dès que je serai mort et si le Professeur Schmidt vit encore, priez-le en mon nom de décrire ma maladie, et joignez son récit à cette présente feuille, afin qu’au moins le monde se réconcilie autant que possible avec moi après ma mort –

 

En  même temps, je vous déclare ici tous deux héritiers de ma petite fortune (si l’on peut l’appeler ainsi), partagez-la loyalement, et supportez-vous et aidez-vous l’un l’autre, tout ce que vous avez fait qui me répugnait, vous le savez, vous a été pardonné depuis longtemps.

 

Toi frère Carl, je te remercie encore particulièrement pour l’attachement que tu m’as témoigné ces tout derniers temps, je vous souhaite une vie meilleure et moins soucieuse que la mienne, recommandez à vos enfants la vertu, elle seule peut rendre heureux, pas l’argent, je parle par expérience, c’est elle qui même dans la misère m’a élevé, je la remercie autant que mon art, pour m’avoir fait éviter le suicide – adieu et aimez-vous, –

 

Je remercie tous mes amis, en particulier le Prince Lichnowski et le Professeur Schmidt. –

 

Je souhaite, si vous le voulez bien, que les instruments du Prince L. soient conservés par l’un de vous, mais qu’il ne s’élève à cause de cela aucune dispute entre vous, dès qu’ils pourront vous être utiles, vendez-les tout simplement, comme je serais heureux de pouvoir encore vous rendre service sous la tombe –

 

S’il en va ainsi, c’est avec joie que je m’empresse vers la mort – mais si elle vient avant que je n’aie eu l’occasion de faire éclore toutes mes facultés artistiques, alors, malgré ma rude destinée, elle vient encore trop tôt, et je la souhaiterais volontiers plus tardive – pourtant, ne serais-je pas alors aussi content, ne me délivrerait-elle pas d’une souffrance infinie ? – viens quand tu veux, je vais courageusement vers toi –

 

Adieu et ne m’oubliez pas tout à fait une fois mort, j’ai mérité cela de vous, parce que j’ai souvent, dans ma vie, pensé à vous rendre heureux, soyez-le –

 

Ludwig van Beethoven, Heiligenstadt, le 6 octobre 1802.

 

 

Heiligenstadt, le 10 octobre 1802. –

 

Ainsi je te fais mes adieux – et certes tristement – oui, à toi, espérance aimée – que je portais avec moi jusqu’à présent – l’espérance d’être guéri au moins jusqu’à un certain point – elle doit maintenant me quitter complètement, comme les feuilles d’automne tombent et se flétrissent, elle aussi est morte pour moi, presque comme je suis venu ici – je m’en vais – même le grand courage – qui m’animait souvent durant les beaux jours d’été – il a disparu – ô Providence ! – laisse-moi une fois goûter la joie d’un jour pur – cela fait si longtemps que la résonance intérieure de la vraie joie m’est étrangère – oh ! quand – oh ! quand, ô Dieu ! – pourrai-je dans le temple de la nature et des hommes l’éprouver à nouveau ? – Jamais ? – Non – oh ! cela serait trop difficile.

 



26/03/2016
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