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L'AGE D'OR DU LIVRE - MANUSCRITS MEDIEVAUX ET ENLUMINURES

Pour le monde du savoir, le 1er siècle de notre ère est marqué par une révolution : fini, les « volumen », ces rouleaux de papyrus de parfois douze mètres, malcommodes et qu'il faut dérouler des deux mains. Place aux livres ou « codex », constitués de feuillets reliés entre eux.

Maniables et résistants, les livres se prêtent à des illustrations ou enluminures. Le Moyen Âge chrétien, pendant un millénaire, va voir se multiplier les manuscrits enluminés. Mais gare aux généralisations. S'ils ne cessent de nous fasciner, ces ouvrages précieux ne représentent qu'un vingtième de l'ensemble des manuscrits médiévaux.

Prenons à notre tour notre temps pour aller voir d'un peu plus près le processus long et fastidieux de ces chefs-d’œuvre ; l'âge d'or du livre !

Isabelle Grégor
 
 
Stockholm Codex Aureus, IXe s., Royal Library,  Stockholm

Toujours plus de livres ! De l'œuvre pie à l'industrie

Au début du Moyen Âge, les manuscrits sont produits dans les monastères par les moines copistes qui, selon la règle de saint Benoît, partagent leur temps entre la prière et le travail.

 

Scènes de la vie de David, Bible de Souvigny, XIIe s., Médiathèque, MoulinsL'admiration que nous portons aujourd'hui à ces bagnards de l'écriture était partagée par leurs contemporains, comme le montre cette formule du théologien Alcuin : « Il est préférable d'écrire des livres que de planter des vignes ; celui-là entretient son ventre, celui-ci son âme » (Carmina, VIIIe s.).

 

C'est donc tout naturellement que les moines se spécialisent dans cette tâche à laquelle est consacrée dans chaque monastère une salle, le scriptorium. Là, les moines copistes écrivent en moyenne 5 à 6 folios par jour. Il faut un an environ pour copier une Bible.

 

Certains lieux deviennent petit à petit de véritables maisons d'édition, assurant la création du livre depuis la préparation du parchemin jusqu'à la réalisation de la couverture.

 

Mais le développement des villes et de leurs universités, au XIIe siècle, ainsi que de la lecture silencieuse et donc individuelle, met fin à ce monopole.

 

Désormais, des artisans laïcs se spécialisent à leur tour dans l'enluminure ou la reliure tandis que les étudiants n'hésitent pas à passer leurs soirées à recopier les ouvrages.

 

Dans le même temps, la demande s'élargit grâce un nouveau public, bourgeois, qui s'intéresse à de nouveaux domaines : sciences, droit, mais aussi littérature, désormais non plus en latin mais en français.

 

La qualité également s'améliore sous la direction du « libraire » qui s'engage à ne diffuser que des copies exactes. Le temps des moines copistes est fini !

Bréviaire de Renaud de Bar, Metz, vers 1302-1305, Bibliothèque municipale, Verdun
1ère étape : le mécène passe commande
 

À l'origine de ces œuvres d'art que sont les manuscrits enluminés, il y a toujours la volonté d'un homme : le mécène. Comment, sans l'aide de ce riche amateur, parvenir à trouver le temps et l'argent nécessaires ?

Jean Méliot présentant son livre à Philippe le Bon, Traité sur l'Oraison dominicale, 1457, Bibliothèque royale, BruxellesC'est tout d'abord l'Église qui se charge de ce rôle, avant d'être rejointe par les riches personnages du royaume, soucieux de montrer ainsi la force de leur foi ou l'étendue de leur pouvoir.

 

Ils peuvent alors choisir le thème de l'ouvrage : Bible ou livres de prières, herbiers ou bestiaires, livres d'histoire ou romans...

 

Le choix est varié. Les plus érudits choisissent des copies de textes antiques, permettant la sauvegarde et la transmission d'œuvres vouées à la disparition.

 

Ils peuvent aussi donner des pistes pour les illustrations, à l'exemple de l'empereur Charlemagne qui souhaite offrir au pape un manuscrit rédigé en lettres d'or.

 

L'acte n'est en effet pas désintéressé : en participant à la création du livre, rois et seigneurs savent qu'ils vont recueillir un peu de la gloire liée à ces productions rares. Certains n'hésitent d'ailleurs pas à se faire représenter à l'intérieur !

 

Un chasseur érudit : Gaston Fébus
 

Gaston Fébus (ou Phoebus) a laissé son nom dans l'histoire des livres en dictant à un copiste, entre 1387 et 1389, un livre consacré à la chasse, sa grande passion. Cet ouvrage se distingue non seulement par la qualité de son texte, mais aussi par la richesse exceptionnelle de ses illustrations. Voici comment le comte justifie, dans son prologue, son entreprise :


« Au nom et en tout honneur de Dieu le créateur [...], je, Gaston, par la grâce de Dieu, surnommé Fébus, comte de Foix, seigneur de Béarn, qui tout mon temps me suis délecté spécialement de trois choses : les armes, l'amour et la chasse. […] C'est du troisième office, dont je doute d'avoir eu nul maître, si vaniteux que cela semble, que je voudrais parler, c'est-à-dire de la chasse, et je traiterai par chapitres de toutes les espèces de bêtes que l'on chasse communément, de leurs manières et de leur vie […]. ce livre ai commencé à cette fin que je veux que chacun sache, qui ce livre lira ou orra, que de chasse, je l'ose bien dire, il peut venir beaucoup de bien. Premièrement, on échappe à tous les sept péchés mortels ; secondement, on chevauche avec plus d'agrément, de hardiesse et d'aisance et l'on connaît mieux tous pays et tous passages ; bref, toutes bonnes coutumes et bonnes mœurs viennent de là, avec le salut de l'âme, car qui fuit les sept péchés mortels, selon notre foi, doit être sauvé » (Gaston Phébus, prologue du Livre de chasse).

 

Gaston Phébus, Livre de chasse, XVe s., BNF, Paris
2e étape : la recherche d'une bonne peau de bête

Une fois le contenu arrêté, il faut trouver le support. C'est alors aux tanneurs d'entrer en scène : ils choisissent une belle peau de vache, chèvre ou mouton, les lavent, les plongent dans la chaux pour les nettoyer, les grattent et les tendent sur des cadres pour les sécher.

Boutique d'un parcheminier, Floriano da Villola, Cronica, XIVe s., Bibliothèque universitaire de BologneAprès être passées à la pierre ponce puis à la craie pour enlever les dernières traces de relief et de couleur, elles deviennent fines et blanches, prêtes à recevoir l'encre des copistes.

Les modèles les plus prisés sont fabriqués à partir d'animaux mort-nés ou de très jeunes veaux (on parle alors de « vélin »).

Ces parchemins (le mot vient de « Pergame », ville de Turquie), utilisables sur leurs deux faces, sont ensuite pliés en quatre ou huit pour créer une sorte de cahier.

Parce qu'il faut une quinzaine de peaux pour un seul ouvrage, ce qui coûte très cher, on efface parfois certains textes pour s'en resservir. Appelés palimpsestes, ces livres ont parfois permis de retrouver, à peine lisibles, des écrits antiques qu'on croyait disparus !

Ce n'est qu'à la fin du XVe siècle que le papier commence à s'imposer pour la fabrication des ouvrages moins précieux, comme les livres universitaires.

 

3e étape : les copistes à l'ouvrage
 

Au travail ! C'est aux copistes que revient la tâche difficile d'écrire le texte, au rythme d'à peine deux ou trois feuillets par jour.

Scriptorium, Libro de los juegos, XIIIe s., monastère de l'Escorial

Les livres du Moyen Âge sont en effet des manuscrits, c'est-à-dire entièrement rédigés à la main, à l'aide d'encre végétale. Assis sur un simple banc en bois, appuyés sur un pupitre, ils écrivent sous la dictée d'un chef d'atelier ou recopient un ouvrage prêté par un autre monastère.

 

Attention, la plume d’oie taillée dont ils se servent ne doit pas trembler ! Pas de droit à l'erreur ! Pour écrire bien droit, ils sont aidés par des traits horizontaux appelés « réglures » qui sont ensuite effacés.

 

Pour gagner de la place, ils adoptent une écriture très serrée et multiplient les abréviations, ce qui rend la lecture difficile. La marge est souvent large pour permettre ensuite de noter des commentaires sur le texte. En bas de page on reproduit le premier mot du feuillet suivant, pour aider à l'assemblage des feuilles : c'est la « réclame ». Recopier des livres est donc un travail long et difficile, demandant précision, régularité et bonne vue.

 

Le métier de copiste va perdurer jusqu'au XVIIIe siècle, en parallèle avec l'imprimerie, celle-ci n'étant pas concurrentielle sur les tirages de quelques dizaines d'exemplaires.

 

4e étape : des illustrations pour embellir
 

Lettrine, Bréviaire de Montiéramey, XIIe s, BNF, ParisIl s'agit ensuite d'embellir l'œuvre par des enluminures (du latin « lumen », la lumière).

De premiers artistes agrémentent le texte avec des éléments d'ornements ou des décors dans les marges puis ajoutent des « lettrines », lettres initiales décorées avec soin qui permettent de se repérer dans le texte.

 

D'autres artistes interviennent sur les miniatures, véritables tableaux de petite taille. Ils commencent par peindre le fond, puis les personnages, puis les décors. 

Ce travail est délicat et aussi très long car ils doivent à chaque étape laisser sécher leur peinture.

Chansonnier de Copenhague, 1470, Bibliothèque royale de Copenhague

 

Les couleurs sont obtenues à partir de végétaux (safran : orange, garance : rouge), d'animaux (cochenilles : rouge) ou de minéraux (lapis-lazuli : bleu). Le jaune est parfois créé à partir de poudre d’or.

 

L'art de l'enluminure atteint son apogée à la fin du Moyen Âge avec des ateliers comme celui de Jean Fouquet ou des frères de Limbourg, alors même que naît l'imprimerie. Les illustrations acquièrent une telle qualité qu'elles rivalisent avec les plus belles peintures. Il suffit de feuilleter Les Très Riches Heures du duc de Berry pour s'en convaincre !

 

Petit armorial équestre de la Toison d'or, XVe s., BNF, Paris
Des troupeaux d'animaux au fil des pages : les bestiaires
 

Rares sont les manuscrits médiévaux qui ne renferment pas entre leurs pages une créature à poils ou à plumes.

 

Noé et la colombe, Psautier de saint Louis, XIIIe s., BNF, ParisLes animaux sont en effet souvent à l'honneur, en premier lieu comme acteurs de la Bible : l'arche de Noé ou le combat de saint Michel contre le dragon sont autant d'occasions de les intégrer aux illustrations.

 

Mais ils sont aussi le reflet de leur société : voici le fier lion, symbole du pouvoir du roi, ou encore le mystérieux faucon, très présent dans les livres de chasse. Les êtres moins nobles ne sont pas oubliés, à l'exemple du simple cochon, compagnon du paysan dont les travaux saisonniers sont décrits dans les calendriers.

 

Les lecteurs aiment aussi découvrir des créatures plus originales : comment ne pas rêver face à l'image si exotique d'un dromadaire, ou à celle, plus terrifiante, du légendaire griffon.De l'ours à la poule, du singe à la licorne, c'est tout un peuple qui désormais nous observe !

Bernard de Breydenbach, Pélerinage en Terre sainte et au saint sépulchre, XVe s., BNF, Paris
 
5e étape : finitions et préservation
 

Un livre coûte très cher : ainsi, une bible de grand format nécessite le revenu annuel d'une seigneurie ! Pour un contenu aussi précieux, il faut donc un écrin solide et beau. C'est le rôle des reliures, fabriquées à partir de bandes de cuir fixées à des planches de bois, elles-mêmes recouvertes de peau de truie, mouton ou chèvre, voire d'ivoire ou même de pierres précieuses.

 

Livre avec chaîne, Fortunat, Poèmes, Bibliothèque municipale d'AutunDe gros fermoirs de cuivre viennent compléter le tout. À la Renaissance, alors que la diffusion du papier permet aux livres de s'alléger et de devenir transportables, on adopte le carton pour créer les couvertures.

 

Si certains de ces objets d'art sont conservés dans les trésors des souverains ou les armoires des riches collectionneurs, la plupart des livres sont mis à la disposition des étudiants dans les bibliothèques, attachés par de solides chaînes aux pupitres pour éviter les vols.

 

Malheureusement, les avertissements de la première page restent souvent sans effet et les lecteurs malhonnêtes n'hésitent pas à ignorer un catégorique « Pendu soit qui l'emblera [volera] » !

Sources bibliographiques

Sophie-Cassagnes-Brouquet, La Passion du livre au Moyen Âge, éd. Ouest-France 2003.


Marie-Thérèse Gousset, Enluminures médiévales.

 

Mémoires et merveilles de la Bibliothèque nationale de France, BNF, 2005.


Marie-Hélène Tesnière, Bestiaire médiéval. Enluminures, BNF, 2005.



03/06/2016
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