Bienvenue dans mon Univers

Bienvenue dans mon Univers

LE MYSTERE DE L'OREILLE COUPEE

Bernadetter Murphy.jpgBernadette Murphy, historienne de l'art, a enquêté sept ans sur le mystère de l'oreille coupée de Vincent Van Gogh. Photo M.A.D.

 

Assise à une table blanche, une fontaine derrière la baie vitrée, Bernadette Murphy, avant de toucher à son café, ouvre son carré de chocolat noir et le déguste. Sur la table, des macarons, offerts par la maison : l'accent de l'historienne britannique est bien connu au Château La Coste.

Elle s'est installée dans le Lubéron il y a trente-trois ans. Entre ses cheveux gris et son écharpe orange fluo, un visage rond, éclairé par un regard bleu clair. Un regard perçant, qui a fait ressortir tout un pan de l'histoire : celui du soir du 23 décembre 1888, quand Vincent Van Gogh coupe son oreille et l'offre à une jeune femme dans une maison de tolérance, rue du bout d'Arles.

Recoller les morceaux

Bernadette sort un grand classeur blanc "le premier d'une soixantaine" dit-elle avec une pointe de fierté. À l'époque, il y a sept ans maintenant, elle part de rien. Mais, de la même manière qu'elle a, enfant, reconstitué des puzzles, elle va trouver, puis recoller, les morceaux de l'oreille coupée.

"En me penchant sur l'histoire de Van Gogh, j'ai tout de suite vu qu'il y avait des incohérences. Le nombre d'habitants à Arles à l'époque, l'heure d'arrivée du train de Vincent selon les récits... Alors je me suis dit que dans ce grand mythe aussi, il devait y avoir des erreurs."

Se pose alors des questions à la fois simples, et logiques : "comment mon garagiste d'aujourd'hui pourrait être au courant de cette histoire si seul un journal, arlésien, avait retracé cet accident à l'époque ? "C'est juste qu'on n'avait pas assez cherché."

Au seul article de presse que l'on connaissait jusqu'à présent, elle en ajoute cinq autres, de la presse régionale et nationale, à paraître dans son livre en octobre prochain. Il est déjà sorti dans 10 langues, en Asie comme aux Etats-Unis.

À travers des lettres et des archives, elle retrouve la trace de la voisine de Vincent, de sa femme de ménage, et même... de Rachel, la soi-disant prostituée à qui il offre son oreille.

Son enquête prend corps. "Elle ne s'appelait pas Rachel, mais Gabrielle. Et oui, elle travaillait dans une maison close, mais en tant que femme de ménage, pour rembourser ses dettes. L'oreille, c'était vraiment un cadeau... Il a toujours eu un faible pour les oiseaux blessés." Un oiseau blessé qu'il aurait rencontré à l'hôpital quelques années plus tôt, à l'institut Pasteur à Paris, avant d'arriver à Arles.

Le lobe ou l'oreille ?

Au bout d'un an d'enquête, c'est à l'Université de Berkeley (USA), que la chercheuse trouve cette preuve qu'elle cherchait tant. Le dessin fait par celui qui l'a soigné, le docteur Rey, de la manière dont Vincent s'est auto-mutilé. Elle le fait examiner par des experts, pas de doute, c'est un original.

Diagnostic : l'oreille entière y est passée, seul un bout de lobe est resté. "Pendant longtemps tout le monde a cru Paul Signac, son ami, qui l'a vu quelques jours après l'accident, qui dit explicitement dans une lettre que Vincent s'était coupé le lobe. Mais dans la deuxième partie de la lettre, que personne ne cite, il le décrit avec un bandeau sur la tête et un chapeau en fourrure . C'est là que j'ai compris : il n'a jamais dû voir l'oreille, et il a dû mal comprendre !"

Une autre rectification apportée concerne la pétition pour faire partir le peintre de la ville. "C'était très difficile à retracer, car Arles a tout fait pour la cacher, cela donnait une très mauvaise image de la ville".

La chercheuse a trouvé ce document, puis a passé trois mois complets à comparer minutieusement, signature par signature, avec des actes de naissances et autres archives de l'époque.

Si on pensait que l'ami de Vincent, M. Ginoux, avait signé, ça ne semble pas si logique pour la chercheuse.

Il y a bien eu un Joseph Gion qui a signé, mais pas de Ginoux. Verdict, sur les trente signataires, 23 ne sont pas Arlésiens.

"C'était un coup monté par deux personnes, qui ont fait intervenir des étrangers pour avoir plus de poids.

Les habitants n'étaient pas ceux qui voulaient faire partir le célèbre peintre.

J'espère que ça réconciliera Arles avec son histoire."


La Méthodologie

"Je travaille un peu comme un enfant, je suis toujours plusieurs pistes en même temps !" dit-elle en riant.

Ce côté enfantin, elle l'a. Mais sa détermination, elle, est implacable. Si c'est la première fois qu'elle est publiée, ce n'est pas la première enquête de Bernadette Muprhy. "J'ai déjà créé une énorme base de données sur mes ancêtres. Et c'était fastidieux , je suis la plus jeune de 8 enfants, et mon père, le cadet de 13 !" 

Mais au XIXe siècle, ça bloque : les registres qui précèdent 1864 sont impossibles d'accès. En France par contre, "la paperasse française a un avantage, c'est vraiment une source inépuisable pour retracer des bribes de vies !" Alors elle prend la même méthode et fait la même chose avec Vincent Van Gogh, identifie et retrouve toutes les personnes en lien avec le peintre.

En 2009, alors que sa soeur décède et qu'elle tombe elle-même malade, "il me fallait quelque chose pour m'occuper l'esprit." Elle se lance alors dans la résolution de ce mystère qui l'a toujours intriguée. Elle part 120 ans en arrière, se fond dans le cadre et la mentalité de l'époque. Elle redessine, avec un architecte, le quartier de la maison jaune, détruit pendant la guerre. Elle fouille dans les archives, à Arles, Marseille, et même aux Pays Bas et aux USA, travaille avec des spécialistes et des conservateurs.

Avec un sourire, elle explique qu'elle se met "dans les pieds de l'inspecteur d'Ornano le soir de l'accident".

A travers son livre qui retrace son enquête, cette fille de cheminot souhaite montrer une chose, que tout le monde est capable d'en faire autant, à condition d'être patient. Elle ne nie pourtant pas qu'elle part avec un avantage : "Dans la construction des phrases, en anglais, on apprend à anticiper. Les adjectifs précèdent le sujet, alors sans avoir la fin de la phrase, on commence déjà à se représenter une scène. Alors prévoir, supposer, reconstruire, je le faisais déjà un peu tous les jours !"

 

 

 

 

 



15/01/2017
1 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 93 autres membres