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LES CATHARES

 


 

 

1208 à 1244

La croisade contre les Albigeois

 

Au milieu du XIIe siècle, tandis que le Bassin parisien donne naissance à l'art gothique et qu'une foi catholique, ardente et profonde s'épanouit en Europe, le Midi toulousain est atteint par une hérésie religieuse tout aussi ardente, le catharisme.

Croisade et ruine du Midi

 

Saint Dominique de Guzman échoue à ramener les hérétiques à la foi catholique. Le pape Innocent III décide en désespoir de cause de recourir à la force.

 

Le légat pontifical tente de convaincre le comte Raimon VI de Toulouse de prendre la tête d'une expédition contre les cathares, aussi appelés «Albigeois»

 

Mais le comte de Toulouse, qui descend du fameux Raimon IV de Saint-Gilles, chef de la première croisade en Terre Sainte, refuse net de combattre ses propres sujets. Il s'ensuit une dispute, l'excommunication du comte, le départ du légat pontifical et de son escorte, enfin son assassinat !

 

Ce drame de trop entraîne le pape à lancer l'appel à la croisade sans oublier de canoniser son légat. L'expédition porte officiellement le nom d'«Affaire de la Paix et de la Foi» (en latin, negotium pacis et fidei).

 

C'est la première fois qu'une croisade est dirigée contre des gens qui se réclament du Christ. Mais cet aspect ne gêne pas les contemporains tant il est vrai que l'hérésie cathare ne saurait être tolérée.

 

Le roi Philippe Auguste préfère se tenir en réserve. En bon politique, il ne veut pas altérer son image dans une guerre contre des gens qui sont formellement ses sujets. Il désapprouve aussi l'intervention du pape dans une affaire intérieure à la France et le fait savoir. Mais il ne s'oppose pas à ce que l'abbé Guy des Vaux-de-Cernay démarche les seigneurs d'île-de-France.

 

L'expédition réunit un certain nombre de ces seigneurs ainsi que le comte de Toulouse, par opportunisme. Elle est placée sous le haut commandement de l'abbé Arnaud-Amalric, qui n'est autre que le chef du puissant ordre monastique de Cîteaux. Les opérations militaires débutent par le sac de Béziers et le massacre de sa population, le 22 juillet 1209.

 

 

 

 

Le jeune vicomte de la région, Raimon-Roger de Trencavel, se livre à la merci des vainqueurs pour obtenir la vie sauve de ses sujets.

 

Tandis que les principaux seigneurs choisissent de s'en retourner chez eux une fois achevée leur «quarantaine»

(le service militaire de quarante jours auquel ils se sont engagés en se croisant), c'est un modeste seigneur d'île-de-France, Simon de Montfort, qui devient le chef militaire de l'expédition aux côtés du légat pontifical Arnauld-Amalric. Il dispose en tout et pour tout d'une trentaine de fidèles, récompensés par les terres des vaincus, et de quelques milliers de soldats.

 

Face à lui sont les hérétiques et, plus grave que tout, de nombreux seigneurs locaux qui entrent en résistance après avoir été dépossédés de leurs biens et avoir fait mine de se soumettre. On les appelle «faidits» ou «faydits», d'après un mot de la langue d'oc qui désigne des fuyards ou des dépossédés.

 

La guerre devient inexpiable. Bûchers et massacres se multiplient. Le paroxysme est atteint avec le siège de Lavaur, près de Castres. Les 80 défenseurs sont pendus et la dame de Lavaur, bonne catholique, livrée aux soudards avant d'être jetée dans un puits. Un bûcher reçoit les quatre cents Bonshommes et Bonnes femmes de la petite ville qui ont refusé de renier leur foi. C'est le plus grand bûcher de toute la croisade.

 

Simon de Montfort se tourne enfin contre Raimon VI, qui a abandonné et trahi ses vassaux et se retrouve isolé.

Le roi d'Aragon intervient

Le 17 avril 1211, le pape Innocent III «expose en proie»les terres du comte de Toulouse et les promet à qui les prendra. En novembre 1212, des Assises réunies à Pamiers à l'initiative de Simon de Montfort les attribuent par avance aux croisés du nord, sous la suzeraineté du roi de France, Philippe Auguste.

 

Mais voilà que proteste le roi Pierre II d'Aragon, beau-frère du comte de Toulouse et suzerain traditionnel des vicomtés de Béziers et de Carcassonne.

 

Pierre II supporte mal l'intrusion de Simon de Montfort. Il lui reproche ses exactions qui meurtrissent autant les bons catholiques que les hérétiques. Il se propose d'éradiquer lui-même l'hérésie cathare et envoie une délégation à Rome plaider sa cause auprès du pape Innocent III qui l'a couronné en 1204 et auquel il a lui-même prêté hommage de vassalité.

 

Pierre II fait valoir sa glorieuse contribution à une autre croisade, contre les musulmans d'Espagne celle-là. Le 16 juillet 1212, n'a-t-il pas remporté à Las Navas de Tolosa une victoire qui a abattu à jamais la puissance musulmane d'Espagne ?

 

Innocent III n'est pas loin de se laisser convaincre. Mais les prélats du Midi, qui ont l'oreille du légat Arnaud-Amalric, ont le dernier mot . Ils doivent leur diocèse au bon vouloir de Simon de Montfort et ne veulent lâcher ni l'un ni l'autre.

 

Le pape cède à leur plaidoyer et refuse in fine de restituer Pierre II dans ses droits légitimes sur ses terre du Midi.

Dépité, le roi d'Aragon, héros de la croisade contre les musulmans, rejoint son beau-frère Raimon VI dans la guerre contre le catholique Simon de Montfort. Il est malheureusement tué à la bataille de Muret le 12 septembre 1213.

 

La guerre s'enlise jusqu'à la mort de Simon de Montfort lui-même sous les murailles de Toulouse le 25 juin 1218. Les seigneurs méridionaux relèvent la tête. Sous la conduite des comtes de Toulouse, père et fils, les «deux Raymond», ils reprennent partout l'initiative. La croisade lancée dix ans plus tôt s'avère un cruel échec.

La France de Philippe Auguste à Saint Louis
 
 

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Grandie pas à pas, la France capétienne devient une Nation ou du moins un État solide sous le règne de Philippe II Auguste. Chevaliers et milices communales luttent ensemble contre une coalition ennemie à Bouvines. Plus cruellement, le Midi est déchiré par l'hérésie et la répression de celle-ci par une croisade venue du Nord.


Sous le règne de Saint Louis (Louis IX), le pays atteint son épogée et se présente comme le royaume le plus puissant et le plus influent de la chrétienté occidentale...

Fin de l'indépendance toulousaine

À ce moment-là, les adversaires étant exténués, le roi de France Philippe II Auguste entre à son tour dans l'affaire. Son fils et successeur Louis le Lion, devenu Louis VIII, prend le relais. Il s'engage dans une expédition contre le nouveau comte de Toulouse, Raimon VII.

 

Après avoir proprement ravagé le pays, il meurt sur le retour, emporté par une dysenterie aiguë à Montpensier, en Auvergne, le 8 novembre 1226. Sa veuve Blanche de Castille négocie enfin le 12 avril 1229, à Meaux, au nom du nouveau roi, Louis IX (Saint Louis) un traité de paix avec les Toulousains. Le comte Raimon VII promet de donner sa fille et héritière Jeanne en mariage à l'un des frères du roi de France. C'en est fini de l'autonomie du comté de Toulouse.

Excès de l'Inquisition

De nombreuses seigneuries du Midi sont livrées aux croisés venus du Nord. Ces derniers traitent sans ménagement leurs sujets sous prétexte de lutter contre l'hérésie cathare, toujours vivace dans la région.

 

Le 20 avril 1233, le pape Grégoire IX installe en France le tribunal de l'Inquisition. Avec ce tribunal ecclésiastique qui relève seulement de lui-même, le pape veut en finir avec l'hérésie tout en évitant les excès et l'arbitraire de la

justice seigneuriale ou civile.

 

Confiée à l'ordre monastique des frères prêcheurs de Saint Dominique, l'Inquisition use de la délation, ainsi que de la torture, de la menace du fer et du bûcher. Les personnes suspectées d'hérésie sont mises au secret pendant plusieurs jours puis averties qu'elles peuvent bénéficier de la clémence des juges à condition de dire tout ce qu'elles savent sur elles-mêmes et leur entourage.

 

Chacun, ayant à coeur de sauver sa peau, n'hésite pas à charger ses voisins, voire ses parents ou ses amis. Quelques bûchers achèvent de terroriser les hésitants. Les résultats ne se font pas attendre... L'hérésie recule très vite.

Ultimes révoltes

Les exactions des occupants couplées aux excès des inquisiteurs suscitent un ultime soulèvement. Le 29 mai 1242, un groupe de chevaliers massacre onze inquisiteurs dont le tristement célèbre Guillaume Arnaud à Avignonet, près de Castelnaudary, où le petit groupe a fait halte pour la nuit.

 

Le pape exige aussitôt qu'il soit mis fin à l'impunité du repaire d'où sont venus les meurtriers, une citadelle pyrénéenne du nom de Montségur où ont trouvé refuge par ailleurs les derniers Bonshommes cathares.

 

Une armée entame le siège de Montségur. Faits prisonniers, plus de deux cents cathares refusent de renier leur foi et sont brûlés au pied de la forteresse. Ultime barbarie d'une guerre qui n'en manqua pas.

 

L'hérésie va perdurer encore un demi-siècle dans les villages reculés des Pyrénées, tel Montaillou, rendu célèbre par le livre de l'historien Emmanuel Leroy-Ladurie (1975), écrit à partir des registres de l'inquisiteur Jacques Fournier qui sévit dans le village au début du XIIIe siècle. Le dernier parfait ou Bonhomme cathare est brûlé en 1318.

Bilan et bibliographie

Le ralliement du Midi toulousain à la monarchie capétienne sera sans équivoque, malgré les conditions tragiques de sa soumission. Deux siècles après la croisade contre les Albigeois, c'est le Midi qui sauve la dynastie capétienne en conservant sa fidélité au «petit roi de Bourges» dépouillé de ses droits au profit de l'Anglais.

 

Les élites urbaines renoncent à la langue d'oc (ou «occitane» selon le terme mis à la mode au XXe siècle) et adoptent d'elles-mêmes la langue française (ou langue d'oïl) dès le XIVe siècle.

 

La croisade contre les Albigeois s'efface des mémoires jusqu'à sa redécouverte à la fin du XIXe siècle par des érudits nostalgiques de l'époque médiévale tel Napoléon Peyrat. Elle bénéficie dès lors d'un engouement populaire inattendu suite à une série d'émissions télévisées dans les années 1960 sous le titre «La caméra explore le temps» et à un premier livre de l'historien Michel Roquebert, Les citadelles du vertige.

 

Sur la croisade contre les Albigeois, on peut aussi lire avec profit l'ouvrage régulièrement réédité de Zoé Oldenbourg, Le bûcher de Montségur, ou plus simplement le petit essai complet et didactique de Jacques Madaule : Le drame albigeois et l'unité française (Gallimard, 1973).

 

 

1208 à 1244

Les Cathares

 

Pendant la première moitié du XIIIe siècle, le Midi toulousain, de la Garonne au Rhône, endure une succession de tragédies qui vont conduire à sa ruine et à la perte de son autonomie.

Le motif en est la guerre contre les hérétiques aujourd'hui connus sous le nom de « Cathares », nombreux dans la région.

Dénommée croisade contre les Albigeois, cette guerre bénéficie de l'onction du pape Innocent III. Elle va avoir raison de l'hérésie mais son effet le plus tangible sera l'annexion de la région au domaine capétien (ce qui deviendra la France).

André Larané et Frédéric Donnarel, entretien avec Laurent Albaret
Cathares, Albigeois, boulgres...

 

À l'époque de la croisade, les adeptes du catharisme se qualifient eux-mêmes de « vrais chrétiens » et s'opposent avec vigueur à l'Église catholique. Leurs chefs sont appelés avec respect Bonshommes et Bonnes Femmes. Les inquisiteurs catholiques qui vont pourchasser les derniers de ces hérétiques préfèrent les qualifier de parfaits et parfaites, au sens de parfaitement hérétiques.

 

Le terme cathare est une expression injurieuse inventée vers 1165 par le clerc rhénan Eckbert Schinau. Il fait référence au grec katharos, qui signifie pur et soupçonne les adeptes de cette secte de manichéisme (le monde est mauvais et il importe de s'en détacher par la quête de la pureté absolue). Depuis le spectaculaire retour en vogue de l'histoire de cette secte au XXe siècle, les mots cathare et catharisme se sont curieusement substitués à tout autre dénomination pour qualifier ses adeptes et leur idéologie.

 

Le peuple, quant à lui, appelle les Bonshommes de différents noms : patarins, poplicains, publicains, piphles, tisserands ou encore boulgres (à l'origine du mot bougre en français). Le mot « boulgre » rappelle l'origine bulgare et balkanique de l'hérésie cathare. Les hérétiques sont aussi appelés Albigeois, par référence à Albi, une ville située au nord-est de Toulouse. Cette appellation trouve son origine dans le concile qu'a tenu la secte en 1165 dans le château de Lombers, sur les terres du vicomte de Trencavel, pas très loin d'Albi. C'est la première de ses assemblées qui ait laissé une trace écrite.

Une hérésie enracinée dans le Midi

Originaires de l'Italie du nord, les « Cathares » recueillent depuis un demi-siècle un succès croissant dans le Midi toulousain en raison de leur doctrine simple et exigeante, fondée sur le retour à l'Évangile.

Ils considèrent que l'Église officielle a trahi sa mission dès le pontificat de Sylvestre 1er, sous le règne de l'empereur Constantin le Grand, 900 ans plus tôt ! Ils ne reconnaissent pas le dogme et les enseignements de l'Église catholique mais se revendiquent eux-mêmes chrétiens et se désignent sous cette appellation ou encore sous celle d'amis de Dieu.

 

Les « Cathares » ne reconnaissent qu'un seul sacrement, le « consolamentum », qui efface toutes les fautes passées et garantit la vie éternelle.

Celui-ci n'étant donné qu'une fois, seuls les Bonshommes et les Bonnes Femmes (appellation usuelle des prédicateurs cathares) se sentent assez fermes dans leur foi pour le demander en pleine force de leur âge. Ils sont les seuls également à pouvoir donner le « consolamentum ».

Les fidèles d'un naturel peu religieux, quant à eux, font en sorte de l'obtenir seulement dès qu'ils sentent venir la mort, afin de ne pas mourir en état de péché.

Avantage aux cathares

Les prédicateurs cathares du Midi sont servis par l'image déplorable que donne du catholicisme le clergé local. Prélats et curés se vautrent volontiers dans la luxure mais ne s'en montrent pas moins exigeants à l'égard de leurs ouailles en termes de morale.

Au contraire, les parfaits (nom usuel que les inquisiteurs donnent aux Bonshommes et Bonnes Femmes) affichent une austérité irréprochable, empreinte de douceur et de sérénité mais témoignent d'une grande compréhension envers les écarts de conduite de leurs fidèles. Ils vivent chastement et s'interdisent toute nourriture carnée, prenant au pied de la lettre le commandement biblique : « Tu ne tueras point ».

 

Le catharisme tire sa force moins du nombre de ses adeptes que de sa diffusion dans les classes supérieures. « Loin d'être une religion populaire, c'est la religion d'une minorité. Mais cette minorité est celle des puissants : aristocratie rurale et élites urbaines,comme, à Fanjeaux et en de très nombreux autres lieux, les coseigneurs et les consuls réunis », souligne l'historien Michel Roquebert.

 

Contre les hérétiques, Saint Bernard de Clairvaux, conseiller des rois et prédicateur de la deuxième croisade en Terre sainte, tente sans succès de réveiller les consciences catholiques. Lui-même se plaint de trouver des églises désertées par les fidèles.

 

Le concile oecuménique Latran III, en 1179, prend acte des progrès de l'hérésie dans le canon 27 que cite Michel Roquebert dans son Histoire des cathares : « Dans la Gascogne, l'Albigeois, le Toulousain et en d'autres lieux, la damnable perversité des hérétiques dénommés par les uns cathares, par d'autres patarins, publicains, ou autrement encore, a fait de tels progrès... ».

 

En 1206, suite à une rencontre inopinée avec les représentants du pape sur une route du Languedoc, l'évêque castillan Diego d'Osma et son chanoine Dominique de Guzman (ou de Caleruega) tentent à leur tour de remettre les hérétiques dans le droit chemin.

 

Le futur Saint Dominique donne l'exemple de la pauvreté évangélique. Comme les parfaits, il parcourt pieds nus les campagnes. Il fonde dès 1206 à Fanjeaux, petite ville du Lauragais, un monastère avec d'anciennes hérétiques converties puis à Toulouse, en 1216, une communauté de frères prêcheurs dont les membres sont aujourd'hui connus sous le nom de dominicains. Mais ses prédications se révèlent impuissantes à éradiquer l'hérésie.

 

Celle-ci, qui bénéficie de la protection bienveillante des seigneurs, arrive même à se structurer en Église véritable, avec quatre évêchés : Albi, Agen, Toulouse et Carcassonne. C'est en définitive la croisade qui en aura raison.

Déclin et dispariation

Sur son déclin, au milieu du XIIIe siècle, la secte se radicalise et se rapproche du manichéisme en réduisant le monde à une opposition entre Bien et Mal.

 

Les plus extrémistes de ses prédicateurs en viennent à condamner l'Ancien Testament et tout ce qui concerne la création du monde terrestre, attribués à une puissance néfaste, le diable. Ils voient par contre dans le Nouveau Testament l'oeuvre du véritable Dieu parce que, par la voix de Jésus-Christ, il annonce le « Royaume de Dieu », lequel n'est pas de ce monde.

 

Pour eux, Jésus ne peut pas être Dieu fait homme ni avoir de nature humaine comme le prétend l'Église catholique car cette nature est mauvaise comme le créateur qui en est à l'origine. Ils tiennent pour indigne de considérer qu'il ait pu en tant que Dieu subir le supplice de la croix. Jésus est un ange ou un fantôme (en grec phantasma), sans véritable enveloppe charnelle.

 

 

Laurent Albaret raconte... les Cathares

L'historien Laurent Albaret raconte les Cathares et leur combat contre l'Inquisition.

Entretien entre Laurent Albaret et Richard Fremder

 

Écouter :

Laurent Albaret, médiéviste, spécialiste des Inquisitions dans le Midi de la France, a publié L'inquisition, rempart de la foi ? (Découverte, Gallimard). Il a aussi dirigé la publication du livre Les Inquisiteurs : Portraits de défenseurs de la foi en Languedoc aux XIIIe-XIVe siècles (Privat). Il préside le Centre de Valorisation du Patrimoine Médiéval.

 

Albi

Rose brique et bleu pastel

 

Albi, dites-vous ? Moins «bling-bling» que Courchevel ou Cannes, la ville n'en possède pas moins une richesse patrimoniale qui en fait l'une des plus belles de France.

 

La ville est née sur une colline («puech» en langue d'oc) au-dessus du Tarn, un affluent de la Garonne. Il s'agissait à l'origine d'un oppidum (cité fortifiée) fondé par des Gaulois de la tribu des Ruthènes. Ceux-ci ont laissé leur nom à

 

Rodez, chef-lieu du département voisin de l'Aveyron.

 

Albi reçoit quant à elle son nom après la conquête romaine, peut-être d'un grand propriétaire local (Albius ?) ou d'une référence à la couleur blanche (alba en latin). Elle prend son essor grâce à un pont sur le Tarn, aujourd'ui le Pont Vieux. Après les invasions barbares, elle devient le siège d'un évêché, voit passer les Sarrasins en 730, peu avant la mythique bataille de Poitiers, enfin est occupée par Charles Martel en 765 et érigée en comté. Aux abords de l'An Mil, elle est rétrogradée au rang de vicomté et tombe dans l'orbite du comté de Toulouse. Elle n'en conserve pas moins un influent évêque.

 

La ville, à mi-distance de l'austère Rodez et de la radieuse Toulouse, est en tous points semblable à cette dernière, quoique aujourd'hui dix fois plus petite avec environ 50.000 habitants.

 
Albi honorée par l'UNESCO

31 juillet 2010 : l'UNESCO inscrit Albi au patrimoine mondial de l'humanité. La cité épiscopale, sise sur le Tarn, est le 34e site français à recevoir cette marque de reconnaissance. Saisissons cette occasion pour aller à la découverte de quelques-uns des plus beaux panoramas urbains qui soient...

Rose brique

 

Comme Toulouse, Albi mérite le surnom de «Ville rose», induit par l'usage à grande échelle de la brique et de la tuile romaine.

Ces matériaux se retrouvent dans la cathédrale Sainte-Cécile, le palais de l'archevêché et les maisons de la cité médiévale. Joliment restaurées, nombre de celles-ci présentent des colombages apparents avec des murs constitués de croisillons en bois et remplissage en briques.

On retrouve la brique dans la première église de la ville, la collégiale Saint-Salvi, du nom du premier évêque de la ville, un compagnon de Grégoire de Tours (VIIe siècle).

Comme la cathédrale - l'église de l'évêque -, la collégiale abrite au Moyen Âge des chanoines (jusqu'à 37, contre 120 dans la cathédrale).

 

 

Inaugurée à l'époque carolingienne, la collégiale et son cloître ont connu de nombreuses transformations au cours des âges.

Chaudes et gaies, les couleurs d'Albi dissimulent aussi une histoire cruelle qui va colorer de sang le terme d'Albigeois.

 

Tout commence au milieu du XIIe siècle, alors que l'Occident médiéval est en pleine expansion économique et découvre l'art gothique.

 

Au château de Lombers, près d'Albi, sur les terres du vicomte Raymond-Roger Trencavel, se réunissent en 1165 quelques représentants d'une secte mystérieuse, qui se considèrent comme de «vrais chrétiens» et que l'on appellera plus tard Cathares.

Suite à cette réunion, ces hérétiques sont qualifiés faute de mieux d'«Albigeois» par leurs adversaires bons catholiques bien que leur zone d'extension dépasse très largement la région d'Albi.

 

 

 

Comme tout le Midi toulousain, Albi va cruellement souffrir de la croisade contre les Albigeois. La ville est occupée dès 1209 par Simon de Montfort, qui bénéficie du soutien de l'évêque contre le vicomte. En 1247, le vicomte Raymond II Trencavel accepte la cession de la ville au roi de France Louis IX (Saint Louis).

 

 

 

La vicomté est réunie à la couronne capétienne en 1284. La croisade est alors officiellement terminée depuis belle lurette mais des foyers d'hérésie perdurent dans l'Albigeois et en d'autres lieux, ce qui ne manque pas de préoccuper le Saint Siège.

 

Le 7 mars 1276, le pape nomme à la tête de l'évêché un juriste brillant qui l'a assisté au concile de Lyon, deux ans plus tôt. Il s'agit de Bernard de Castanet. Celui-ci, sans attendre, engage la reconstruction de la cathédrale Sainte-Cécile dans le style gothique méridional inauguré par l'église des Jacobins, à Toulouse.

 

Il s'agit d'exprimer l'aspiration à l'élévation vers Dieu avec une nef aussi haute et lumineuse que possible, ce qui est le propre du gothique, mais aussi d'éduquer les foules avec une nef unique, large et spacieuse, propre à la prédication.

Enfin, pour échapper aux critiques des hérétiques, le sanctuaire se doit d'être austère, construit en un matériau humble, la brique. Il doit éviter l'ornementation ostentatoire que l'on peut reprocher au gothique parisien.

 

 

Le résultat est un monument d'une puissance sans équivalent, dont l'extérieur évoque davantage une forteresse qu'un lieu de prière.

 

 

Les arcs-boutants de l'art français disparaissent ici au profit de robustes contreforts et les verrières ou vitrails n'occupent guère plus que le tiers de chaque travée.

 

On ne peut manquer d'être saisi de vertige en levant les yeux sur les hautes parois lisses de la cathédrale, surélevées au XIXe siècle pour une meilleure protection des voûtes (les gargouilles indiquent la hauteur originelle).

 

Du fait des aléas du XIVe siècle (guerre de Cent Ans et Grande Peste), l'édifice n'est achevé qu'en 1380. Sa consécration a lieu le 23 avril 1480 seulement.

 

À la même époque, l'intérieur de la nef est décoré de façon somptueuse  avec notamment, sur le mur ouest, sous l'orgue, une immense fresque de 200 m2 qui représente le Jugement dernier dans tous ses détails.

Trente ans plus tard, en pleine Renaissance, l'évêque aménage sur le côté une somptueuse entrée en pierre dans le style gothique flamboyant et réalise les fresques de la voûte dans le style italianisant.

 

 

 

Albi s'honore de plusieurs très beaux hôtels de la première Renaissance, contemporains du roi François 1er.

On peut voir ci-contre la cour intérieure de l'hôtel Reynès, du nom d'un riche commerçant qui fut aussi consul de la ville (magistrat municipal).

 

L'opulent marchand érige une tour dans son hôtel en vertu d'un privilège dû à son rang. Il agrémente aussi la cour d'une loggia à l'italienne, en bonne pierre richement sculptée.

Des hôtels comme celui-ci, semblables en tous points aux hôtels des bourgeois toulousains de la même époque, traduisent la prospérité de l'«or bleu», autrement dit le pastel.

Cette plante tinctoriale, cultivée dans le triange Toulouse-Albi-Castelnaudary, a fait la fortune des marchands locaux, du milieu du XVe siècle au milieu du XVIe siècle.

 

 

L'expression «pays de cocagne», qui désigne dans le langage courant un pays heureux et prospère, viendrait même de là, la coque étant le nom donné à la boule de pastel prête à la commercialisation.

À partir de 1561, le pastel toulousain est victime de la concurrence de l'indigo, une plante venue d'Indonésie, mais aussi d'une baisse de la demande, suite à un krach boursier à Anvers et à l'irruption des guerres de religion.

Albi n'en poursuit pas moins son développement.

En 1678, sous le règne de Louis XIV, Hyacinthe Serroni, promu au rang d'archevêque, embellit le palais épiscopal de la Berbie, dont le nom est dérivé du français d'oc bisbia (évêché).

 

 

 

Il s'agit de l'un des plus anciens châteaux forts de France. Il a été érigé à côté de la cathédrale au XIIIe siècle, en pleine croisade contre les Albigeois, par l'évêque Durand de Beaucaire.

L'archevêque aménage un magnifique jardin à la française d'obédience italienne, sur l'ancienne place d'armes du château, avec une vue sublime sur les berges du Tarn et le Pont Viel.

Par ce pont se font depuis l'Antiquité les échanges entre les deux rives. Les citadins le franchissent librement ; les marchandises sont soumises à péage, de même que les étrangers et les juifs.

Au XIXe siècle, un pont ferroviaire franchit également le Tarn, amenant à Albi le charbon extrait dans la ville voisine de Carmaux. Carmaux, la ville de Jaurès !...

 

 

Albigeois illustres

Jean Jaurès est né en 1859 à Castres, l'autre grande ville du Tarn, et a enseigné la philosophie au lycée Lapérouse d'Albi.

Après de timides débuts dans la politique, il est appelé au secours des mineurs de Carmaux, lesquels se sont mis en grève en 1892 pour défendre l'un des leurs, licencié après avoir été élu maire de la ville. Cette expérience va décider Jaurès à s'engager activement dans le camp socialiste.

 

 

 

Henri de Toulouse-Lautrec, né en 1864 dans une maison bourgeoise de la cité épiscopale (ci-contre), se situe aux antipodes de Jaurès, son contemporain.

Victime des liens consanguins d'une illustre lignée, il est atteint d'une maladie génétique qui fragilise ses os. Adolescent, il fait une chute qui lui fracture le bassin et interrompt la croissance de ses jambes.

Il se voue dès lors à la peinture et abandonne très vite les sujets chevalins et bucoliques pour les modèles de Montmartre. Adonné à la boisson, il dessine et peint comme un forcené les cabarets et les bordels parisiens, témoignant d'une grande sensibilité pour le petit peuple de la nuit.

Adepte d'un style «post-impressionniste» annonciateur de la «Belle Époque»et du XXe siècle, il découvre la lithographie et donne ses lettres de noblesse à un média nouveau, l'affiche publicitaire.

 

 

 

 

À sa mort prématurée, à 37 ans, le 9 septembre 1901, sa mère, la comtesse Adèle de Céleyran, qui ne l'a jamais abandonné, propose ses oeuvres aux musées parisiens mais ceux-ci rejettent l'offre et s'en tiennent à quelques oeuvres de jeunesse.

La ville d'Albi se montre plus réceptive. Ses édiles décident de consacrer la Berbie à leur enfant prodige et le musée Toulouse-Lautrec est inauguré en 1922. C'est ainsi que le palais des austères archevêques offre aujourd'hui à notre regard la plus belle collection qui soit de Toulouse-Lautrec, avec des prostituées en veux-tu en voilà !...

 

 

 

L'autre grand homme d'Albi est le navigateur Jean-François de Galaup de Lapérouse (1741-1788), né au manoir du Gô, à deux pas de la cité épiscopale.

 

Il a disparu dans l'océan Pacifique, au cours d'une mission scientifique commanditée par le roi Louis XVI.

Sa ville natale lui a consacré un musée dans un ancien moulin, près du vieux pont, ainsi qu'une place agrémentée d'une remarquable statue due au sculpteur Nicolo Bernardo Raggi (1843).

Rappelons aussi que le président Georges Pompidou a été élève du lycée d'Albi. Il a laissé son nom aux lices qui longent ledit lycée.

 

 

15 janvier 1208

Le légat du pape assassiné !

 

Le légat du pape, Pierre de Castelnau, est assassiné sur une route du Languedoc le 15 janvier 1208 (certaines sources évoquent le 14 janvier).

Son meurtre est attribué sans preuves à un écuyer du comte de Toulouse. Il déclenche une guerre affreuse, la croisade contre les Albigeois. Elle va mettre à feu et à sang le Midi toulousain, de la Garonne au Rhône.

 
 
Une hérésie enracinée dans le Midi
 

Les Albigeois ou cathares à l'origine du drame sont les disciples d'une doctrine réputée hérétique (contraire au dogme chrétien), originaire de l'Italie du nord. Cette doctrine recueille depuis le milieu du XIIe siècle un succès croissant dans le Midi toulousain. Ses prédicateurs, les Bonshommes, sont servis par l'image déplorable que donne du catholicisme le clergé local.

 

Saint Bernard de Clairvaux, conseiller des rois et prédicateur de la deuxième croisade en Terre sainte, tente sans succès de réveiller les consciences catholiques dans la région. Lui-même se plaint de trouver des églises désertées par les fidèles. Le futur Saint Dominique n'a pas plus de succès face aux progrès de l'hérésie.

Le légat du pape menace le comte de Toulouse
 

Le pape Innocent III décide en désespoir de cause de recourir à la force. Il envoie son légat Pierre de Castelnau auprès du comte de Toulouse Raimon VI en vue de le convaincre de prendre la tête d'une croisade contre les hérétiques.

 

Le tout-puissant représentant du pape rencontre le comte dans sa résidence de Saint-Gilles, en Provence.

Il lui reproche son excessive sollicitude pour les hérétiques cathares. Mais le comte de Toulouse refuse net de combattre ses propres sujets. Les deux hommes en viennent à violemment se disputer.

 

Raymond VI descend du fameux Raimon IV de Saint-Gilles, chef de la première croisade en Terre sainte. C'est un homme de 51 ans pieux et lettré mais aussi très libre à l'égard de l'Église officielle dont il méprise le luxe ostentatoire.

 

Il s'est marié cinq fois, a enterré sa première épouse et a répudié les trois suivantes avant d'épouser enfin une fille d'Aliénor d'Aquitaine dont il a eu un fils unique.

Pierre de Castelnau, en désespoir de cause, excommunie le comte, autrement dit l'exclut des sacrements de l'Église. Puis il se retire avec toute son escorte.

C'est sur le chemin du retour qu'il est assassiné.

 
Croisade et ruine du Midi
 

Ce drame de trop entraîne le pape à lancer l'appel à la croisade sans oublier de canoniser son légat. Dès le mois de mars, Innocent III adresse une encyclique aux comtes, barons et simples fidèles du royaume de France : « En avant, donc, chevaliers du Christ ! En avant, vaillantes recrues de l'armée chrétienne ! (...) Appliquez-vous à détruire l'hérésie par tous les moyens que Dieu vous inspirera (...) Quant au comte de Toulouse (...), chassez-le, lui et ses complices, des tentes du Seigneur. Dépouillez-les de leurs terres, afin que des habitants catholiques y soient substitués aux hérétiques éliminés... »

 

C'est la première fois qu'une croisade est officiellement dirigée contre des gens qui se réclament du Christ. Mais cet aspect ne gêne pas les contemporains tant il est vrai que l'hérésie cathare ne saurait être tolérée. Cette première expédition débute par le sac de Béziers et le massacre de sa population, le 22 juillet 1209 (*).

 

22 juillet 1209

Le sac de Béziers

 

Le 22 juillet 1209, la population de Béziers est massacrée suite à la prise de la ville par une armée de croisés venus du nord.

C'est le premier des nombreux drames qui émailleront la croisade contre les Albigeois, destinée à éradiquer l'hérésie cathare dans le Midi.

 

 
Un massacre, dites-vous ?
 

Avant qu'ils ne pénètrent dans la ville, les croisés auraient demandé au légat Arnaud-Amalric comment distinguer les hérétiques des autres habitants et le représentant du pape aurait répondu par un mot resté fameux : « Tuez-les tous et Dieu reconnaîtra les siens ! ». À vrai dire, ce mot est apocryphe et n'a jamais été prononcé. Il vient du récit du siège par le moine allemand Césaire de Heisterbach, qui ne portait pas les Français dans son coeur.

D'après l'historien Jacques Berlioz, auteur de Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens (Loubatières, 1996), il semblerait que Béziers, en 1209, avait 7.000 habitants, ce qui n'était pas négligeable ; quelques centaines d'entre eux auraient été massacrés à l'issue du siège ou auraient péri dans l'incendie de l'église Sainte-Madeleine et du quartier environnant. La ville elle-même aurait très vite retrouvé sa prospérité, dans la loyauté aux Capétiens.

Les croisés s'en prennent aux seigneurs du Midi

Le roi de France Philippe Auguste étant en guerre avec ses voisins du nord et indisponible, la direction de la croisade a été confiée au légat du pape, Arnaud-Amalric (ou Arnaud-Amaury), abbé de Cîteaux, chef du puissant ordre des moines cisterciens.

 

Son objectif est d'attaquer les seigneuries et les communautés urbaines qui, bien que catholiques, sont supposées soutenir l'hérésie.

Le légat, qui bénéficie du ralliement forcé et contraint du comte de Toulouse Raimon VI, décide de briser d'abord le maillon le plus faible, à savoir Raimon-Roger de Trencavel, vicomte de Béziers et Carcassonne...

Les croisés font un exemple

Le malheureux vicomte échoue à convaincre les croisés de sa bonne foi. Ipso facto, les croisés marchent sur Béziers, sa capitale. La ville a des greniers pleins de provisions et possède maintes sources à l'intérieur de ses murailles. Elle ne craint pas le siège. À l'opposé, les assiégeants manquent de vivres et doivent affronter une paysannerie hostile. Le siège se présente d'autant plus mal que les croisés ont toute latitude de rentrer chez eux au terme de quarante jours de campagne, selon la coutume féodale.

 

Pour tenter d'arranger les choses, l'évêque catholique de la ville demande à ses fidèles de livrer 222 bonshommes cathares auxquels ils auraient accordé l'hospitalité. Bien que bons catholiques, les Biterrois refusent la transaction. Ils refusent également de se rendre aux croisés à la suite de leur évêque.

C'est alors qu'une poignée de Biterrois commettent une erreur qui leur sera fatale : ils opèrent une sortie en vue de défier les croisés en rase campagne. Ces derniers profitent de l'occasion pour pénétrer dans la ville, laquelle tombe bientôt entre leurs mains. La population, terrorisée, se réfugie dans l'église Sainte-Madeleine, mais les croisés n'en ont cure et la massacrent à qui mieux mieux...

 

 

Les croisés chassent les hérétiques de Carcassonne (miniature du XVe siècle, British Library, Londres)

 

Avec la prise de Béziers, les chefs de la croisade veulent dissuader les autres villes du Midi de leur résister. Ils ont hâte d'en finir avant que leurs propres hommes ne regagnent leurs seigneuries du nord. Dès le 1er août suivant, les croisés investissent la place forte de Carcassonne, entre Béziers et Toulouse. La cité tombe le 15 août.

Simon de Montfort prend la croisade en main

Le jeune vicomte Raimon-Roger de Trencavel se livre aux vainqueurs pour obtenir la vie sauve de ses sujets. Ses terres sont offertes par le légat Arnaud-Amalric aux principaux seigneurs de la croisade. Mais ceux-ci, le comte de Nevers, le duc de Bourgogne et le comte de Saint-Pol, les refusent tour à tour. Ils ont hâte de rentrer chez eux et craignent d'indisposer le roi de France en acceptant des terres du représentant du pape.

 

Dans l'embarras, le légat procède à une élection. Simon de Montfort, modeste seigneur de l'Yveline (une terre du sud de Paris), est désigné par ses pairs pour prendre la tête de l'armée. Il accepte. Ce guerrier valeureux est aussi un chrétien convaincu et pieux. Quelques années plus tôt, étant parti pour la Terre sainte avec la quatrième croisade, il a refusé de suivre ses compagnons dans l'attaque de Zara, une ville chrétienne.

 

Devenu vicomte de Béziers et Carcassonne, Simon de Montfort fait jurer à ses pairs de revenir le secourir en cas de besoin. Il peut compter sur une trentaine de seigneurs et leurs troupes, soit environ quatre mille hommes d'armes. Mais ces effectifs vont beaucoup fluctuer au gré des circonstances.

 

Simon de Montfort et ses croisés achèvent de soumettre les vassaux du vicomte de Trencavel. Ils obtiennent la capitulation de la forteresse de Minerve, au-dessus de Lézignan-Corbières, et brûlent les 80 bonshommes et bonnes femmes cathares qui s'y étaient réfugiés. Les forteresses de Cabaret et de Termes tombent à leur tour.

 

La guerre se poursuit avec acharnement contre la noblesse méridionale, en premier lieu contre le puissant comte de Foix, Raimon-Roger. Sa femme, Felipa, est une Bonne Femme ainsi que sa soeur, Esclarmonde de Foix (la famille, notons-le, compte plusieurs Esclarmonde, prénom qui signifie « celle qui éclaire le monde  »).

 

Raimon-Roger possède la haute vallée de l'Ariège (le Sabarthès), au-dessus de Foix. Le Donnezan (château de Quérigut) et le Capcir lui ont été donnés en fief par le roi Pierre II d'Aragon. Qui plus est, sa belle-fille lui apporte en dot les terres d'Andorre, de Caboët et de San-Juan. Des vassaux du comte, cathares ceux-là, tiennent les châteaux de Tarascon-sur-Ariège, Château-Verdun, Rabat-les-Trois Seigneurs, Miglos, Montréal-de-Sos et Lordat.

 

La capitulation de Lavaur, en mai 1211, se solde par l'envoi au bûcher de... 400 hérétiques et la pendaison de 80 chevaliers. La dame de Lavaur, bien que bonne catholique, est livrée aux soudards et jetée dans un puits !

 

12 septembre 1213

La bataille de Muret

 

Le 12 septembre 1213, les Français du nord et du sud, en conflit sous le prétexte d'une croisade contre les Cathares, se livrent bataille à Muret, au sud de Toulouse.

 

Le roi Pierre II d'Aragon, qui s'est rangé aux côtés des méridionaux, va y perdre la vie.

 

Un conflit entre fervents catholiques

Les Français du nord sont guidés par un seigneur d'Ile-de-France, Simon de Montfort. Ils portent la croix sur la poitrine et veulent extirper l'hérésie cathare des terres languedociennes.

 

Les méridionaux, autour du comte de Toulouse Raimon VI et de son beau-frère, le roi Pierre II d'Aragon, sont d'aussi fervents catholiques que les premiers. Mais ils craignent non sans raison que les croisés ne leur enlèvent leurs droits, leurs terres et leurs coutumes sous prétexte de religion.

 

Le comte Raimon VI et le roi Pierre II d'Aragon vont assiéger ensemble le petit château de Muret, au confluent de la Garonne et de la Louge. Situé à vingt-cinq kilomètres au sud de Toulouse, il appartient au comte du Comminges. Il est occupé par tout juste trente chevaliers et quelques fantassins.

 

Quittant Fanjeaux, dans le Lauragais, Simon de Montfort accourt à leur rescousse avec le gros de ses troupes, soit neuf cents hommes. Sur le chemin, il prend le temps de faire ses dévotions à l'abbaye de Boulbonne. Enfin, il entre dans le château de Muret avec le risque d'y être assiégé à son tour.

Royale imprudence

Pierre II d'Aragon veut tirer la victoire d'une vraie bataille et non d'un siège sans gloire, ce qui, après sa victoire de Las Navas de Tolosa sur les musulmans, lui vaudrait de jouer un rôle d'arbitre au nord des Pyrénées comme dans la péninsule ibérique.

 

Au lieu d'attendre que la famine fasse son oeuvre dans le château, il encourage les assiégés à sortir et à se battre en terrain ouvert. Simon de Montfort, habile stratège, répond à son attente en sortant avec ses hommes. Mais il prend la direction du sud, donnant l'impression de la fuite, puis se rabat à l'ouest, traverse la Louge, et fonce sur le camp toulousain, qui compte plus d'un millier d'hommes.

 

En première ligne, face à la cavalerie des croisés, combattent les comtes de Foix et de Comminges ; en deuxième ligne, les troupes d'Aragon ; en troisième ligne, au milieu des archers et des hommes à pied, le comte Raimon VI de Toulouse, qui désapprouve la tactique par trop téméraire du roi d'Aragon.

 

De façon quelque peu inattendue, les croisés, moins nombreux mais plus disciplinés, percent la première ligne et atteignent la deuxième. Là-dessus, Simon de Montfort et ses troupes se lancent dans la mêlée sur le flanc.

Pierre II, le héros de Las Navas de Tolosa, est frappé à mort. Les soldats à pied d'Aragon se débandent dès qu'ils apprennent la mort de leur souverain. Les croisés les poursuivent et les massacrent.

 

Le fils et héritier du roi, Jacques (six ans), est quant à lui capturé et plus tard renvoyé dans son royaume au-delà des Pyrénées.

Les fantassins de Toulouse sont à leur tour assaillis et tentent d'échapper au massacre en rejoignant les bateaux au mouillage sur la Garonne. Leur comte, qui n'a pas lui-même eu le temps de participer aux combats, se trouve une nouvelle fois isolé. Il n'a d'autre solution que de s'enfuir en Angleterre, chez le roi Jean sans Terre, en attendant l'heure de la revanche.

Vers une guerre nationale

L'année suivante a lieu à Bouvines, au nord, une autre bataille décisive pour le destin de la France. Elle se solde par la victoire du roi Philippe II Auguste, qui s'affirme comme le principal souverain d'Europe.

Rassuré sur la solidité de son trône, le roi de France tourne ses yeux vers le drame qui se joue dans le Midi. Il obtient le concours du pape Innocent III, lequel se résigne à déchoir le comte de Toulouse Raimon VI de ses titres par le décret du 14 décembre 1215.

 

Philippe II Auguste assure ses arrières en obtenant l'hommage-lige de Simon de Montfort pour toutes les terres qu'il a conquises dans le Midi, à l'exception du marquisat de Provence (cette ancienne possession des comtes de Toulouse, au nord de la Durance, ne dépend pas des rois capétiens).

La guerre, dès lors, de religieuse devient «nationale».

 

25 juin 1218

La mort de Simon de Montfort

 

Le 25 juin 1218, tandis qu'il fait le siège de Toulouse avec son armée de croisés, Simon de Montfort est mortellement blessé d'une pierre lancée du haut des murailles.

La mort du chef de la croisade contre les Albigeois est ressentie comme une victoire par les méridionaux, victoire de courte durée qui ne va pas empêcher la complète soumission du Midi toulousain au roi de France dix ans plus tard.

 
 
Nord contre Midi
 

Quelques années plus tôt, le 12 septembre 1213, contre toute attente, Simon de Montfort a vaincu le comte de Toulouse et son allié Pierre II d'Aragon à Muret. Pierre II est tué au cours de la bataille cependant que Raimon VI s'enfuit en Angleterre.

 

Sous la pression des évêques du Midi et des croisés venus du Nord, le pape déchoit le comte et beaucoup de seigneurs locaux de leurs terres et titres. C'est plus que n'en peuvent supporter les gens du Midi et notamment les seigneurs dépossédés de leurs terres.

 

Pour eux, qui s'étaient tenus jusque-là à l'écart de la croisade, l'heure n'est plus au combat contre les hérétiques cathares (aussi appelés Albigeois) mais à la défense du Midi, de ses coutumes et de ses droits.

 
Ultime soulèvement
 

Raimon VI et son fils, le futur Raimon VII, quittent leur exil anglais et reviennent en triomphe à Avignon. Avec les vassaux qui leur sont restés fidèles, dont le comte de Comminges, ils marchent sur Toulouse et entrent subrepticement dans la ville le 13 septembre 1217 à la faveur d'un épais brouillard.

 

Aussitôt, la population se rue sur la garnison française et commet un massacre. Les rescapés se réfugient au château Narbonnais, résidence traditionnelle des comtes de la ville, auprès de l'épouse de Simon de Montfort. Ce dernier, absent pour cause de combat dans la vallée du Rhône, revient sans attendre et entame un long siège entrecoupé de combats.

 

Le 25 juin 1218, comme il fait ses dévotions, on l'avertit d'une sortie des Toulousains. Recevant une dernière fois la communion, il enfile son heaume et monte au combat. C'est alors qu'il est blessé à mort : une «bricole», machine de jet utilisée en contrebatterie sur les remparts de la ville et actionnée par un groupe de femmes, lui lance une pierre d'une demi-douzaine de kilos à une vitesse telle que sa protection de tête explose en même temps que son crâne !

Privés de leur chef, les croisés lèvent le siège de la ville. Raimon VI et son fils Raimon VII arrivent à reconquérir peu à peu l'essentiel de leurs terres.

 

Le roi de France s'en mêle
 

Le roi Philippe II Auguste s'était jusque-là tenu à l'écart de la croisade. C'est qu'il avait fort à faire sur la frontière nord du royaume avec ses ennemis de Flandre, d'Angleterre et d'Allemagne. Après la mort de Montfort, il envoie son fils Louis au secours des croisés. Le prince ne fait pas de quartier. La ville de Marmande lui ayant résisté, il fait massacrer les 5.000 habitants ! Louis le Lion n'en échoue pas moins à prendre Toulouse et doit se replier.

 

Mais Raimon VI meurt et Philippe Auguste le suit peu après dans la tombe. Le nouveau comte de Toulouse, Raimon VII, est excommunié et Louis le Lion, devenu Louis VIII, s'engage dans une deuxième expédition contre lui.

 

Après avoir proprement ravagé le pays, il meurt sur le retour, emporté par une dysenterie aiguë à Montpensier, en Auvergne, le 8 novembre 1226. Sa veuve Blanche de Castille négociera au nom du nouveau roi, Louis IX (Saint Louis) un traité de paix avec les Toulousains.

 

12 avril 1229

Paris et Toulouse se réconcilient par le traité de Meaux

 

Le 12 avril 1229, à Meaux, près de Paris, le comte de Toulouse Raimon VII se réconcilie avec le jeune roi de France Louis IX (15 ans). Leur réconciliation annonce la fin de la croisade contre les Albigeois par laquelle, vingt ans plus tôt, des armées venues du nord de la Loire ont envahi et saccagé le Midi toulousain.

Marie Desclaux

Vers la réconciliation

Le roi Louis VIII Le Lion est mort le 8 novembre 1226 au retour d'une ultime campagne dans le Midi toulousain, dans le cadre de la croisade destinée à éradiquer l'hérésie cathare.

 

Cette campagne ayant entraîné la soumission des seigneurs locaux, il revient à sa veuve Blanche de Castille, mère du nouveau roi Louis IX, futur Saint Louis, d'engager les négociations de paix. Celles-ci sont menées par Thibaut IV de Champagne, qui lui est apparenté ainsi qu'au comte de Toulouse.

 

C'est ainsi qu'est signé le traité de Meaux (aussi appelé traité de Paris). Par ce traité, les terres du comte situées à l'ouest du Rhône et occupées par les troupes royales sont adjointes au domaine capétien. C'est là que Louis IX choisira de fonder un port artificiel sous le nom d'Aigues-Mortes, en vue de son départ pour la croisade. Le marquisat de Provence, situé à l'Est du Rhône,  est quant à lui cédé au Saint-Siège (les papes le conserveront sous le nom de Comtat-Venaissin jusqu'à la Révolution française).

 

Raimon VII conserve ses autres domaines jusqu'à sa mort mais promet de donner sa fille unique, Jeanne, en mariage à l'un des frères du roi (peu importe lequel !). Il est conscient que cela signifie la fin de sa dynastie et de l'autonomie de son comté.

 

Quelques années plus tard, le comte de Toulouse tente une dernière fois de se libérer de l'étreinte capétienne. Il apporte son appui au roi d'Angleterre Henri III, et au comte de la Marche, Hugues de Lusignan, beau-père du roi anglais, dans leur révolte contre la régente Blanche de Castille. Mais les coalisés sont battus par le jeune roi de France à Taillebourg puis à Saintes.

 
Le traité de Lorris : la France réunie
 

Raimon VII n'a plus d'autre solution que de se soumettre sans réserve au roi de France. Le 30 octobre 1242, à Lorris, près d'Orléans, il signe la paix avec Louis IX, futur Saint Louis. Les deux hommes renouvellent le traité de Meaux (ou Paris).

 

À Lorris, Raimon VII donne en mariage sa fille Jeanne à Alphonse, frère du roi de France. Le couple recueillera l'héritage du comte à sa mort en 1249 et comme lui-même n'aura pas d'enfant, le comté de Toulouse tombera dans le domaine royal à la mort d'Alphonse de Poitiers en 1271.

 

Le Midi toulousain perdra définitivement son indépendance mais se ralliera sans réticence aucune à son nouveau maître. Deux siècles plus tard, c'est lui qui sauvera la dynastie capétienne en conservant sa fidélité au «petit roi de Bourges» dépouillé de ses droits au profit de l'Anglais.

 

 

Des comtes de Foix particulièrement chanceux
 

Des quatre principautés affectées par la croisade contre les Albigeois, vicomté de Carcassonne, comté de Provence, comté de Toulouse et comté de Foix, c'est en définitive ce dernier qui s'en sort le mieux bien qu'il fût, paradoxalement, le plus impliqué dans l'hérésie cathare.

 

Les comtes de Foix ont tous eu des cathares dans leur parentèle proche. Ainsi Esclarmonde, énergique Bonne femme, soeur de l'un d'eux au début du XIIIe siècle ! Il n'empêche que la famille conservera après la croisade l'essentiel de ses domaines et, plus tard, les étendra au Béarn. Elle comptera parmi ses descendants l'ineffable Gaston Fébus et un certain Henri de Bourbon, plus tard roi de France sous le nom d'Henri IV.

 

20 avril 1233

Le pape établit l'Inquisition en France

 

Le 20 avril 1233, le pape Grégoire IX confie à un tribunal d'exception dénommé Inquisitio hereticae pravitatis le soin de démasquer et condamner, dans tout le royaume de France, les hérétiques et les catholiques non sincères.

 

Ce tribunal de l'Inquisition, qui relève seulement du pape, a pour but d'éviter les excès et l'arbitraire de la justice seigneuriale ou épiscopale. Il tire son nom de la procédure inquisitoire : les juges engagent la procédure et cherchent eux-mêmes les suspects d'hérésie sans attendre une dénonciation ou une plainte de quiconque.

 

Il va s'avérer d'une efficacité redoutable dans la chasse aux cathares du Midi de la France et s'acquérir très vite une réputation détestable.

 

Jeanne Lafont, d'après l'excellent article du Dictionnaire de Michel Mourre (Bordas)
 
Autodafé (Pedro Berruguete, 1475, détail du tableau :  Saint Dominique préside un autodafe, musée du Prado)

L'Église et les hérétiques

 

Aux premiers siècles de la chrétienté, l'institution ecclésiastique s'en tenait à des peines spirituelles comme l'excommunication contre les personnes qui s'écartaient de la foi. La plupart des Pères de l'Église condamnaient toute forme de sanction physique à leur égard. Pour leur part, beaucoup d'empereurs et de rois, à partir de Constantin 1er, assimilent le rejet de la foi officielle à un crime de lèse-majesté et ne se privent pas de condamner les coupables à la confiscation de leurs biens, à la prison voire à la mort.

 

Au XIIe siècle encore, l'Église s'en tient au sage principe édicté par Bernard de Clairvaux : fides suadenda, non impodenda («la foi doit être persuadée, non imposée»).

 

Tout change aux alentours de 1200. Tandis que de puissants courants mystiques irriguent l'Église, comme l'ordre cistercien de Saint Bernard ou les ordres mendiants de saint François d'Assise et saint Dominique de Guzman, d'autres s'en écartent comme le catharisme.

 

Cette hérésie se propage rapidement en Italie du Nord et surtout dans le Midi de la France. Elle est réprimée par une croisade brutale et ses fidèles subissent les foudres de la justice seigneuriale. Souvent seigneurs et évêques s'acoquinent pour condamner de présumés hérétiques... et s'approprier leurs biens. 

 

La papauté se voit obligée d'intervenir pour limiter les abus. En 1231, avec la constitution Excomunicamus, le pape Grégoire IX codifie la répression. Il définit les peines qui frappent les hérétiques où que ce soit :


- le bûcher pour ceux qui s'obstinent dans l'erreur,
- la prison ou une peine canonique (pèlerinage, jeûne....) pour les hérétiques qui se repentent,
- l'excommunication pour les catholiques qui les auraient aidés.

 

Comme il n'est pas question que l'église donne la mort, en vertu du principe Ecclesia abhorret sanguinem, c'est au bras séculier (la justice seigneuriale ou royale) que sont remis les condamnés voués au bûcher. Saint Thomas d'Aquin justifiera plus tard la peine capitale en estimant qu'il est plus grave de travestir la foi que de fabriquer de la fausse monnaie (un crime également passible de la mort).

 

Le 11 octobre 1231, le pape Grégoire IX confie à un prêtre, Conrad de Marbourg, le soin d'appliquer la constitution dans le Saint Empire romain. Très vite, ses excès fanatiques et la multiplication des bûchers soulèvent l'indignation générale, y compris des évêques allemands. Il est assassiné le 30 juillet 1233. C'en est fini de la justice d'exception au nord des Alpes.

 

Entre-temps, le 20 avril précédent, le pape a créé pour la France le tribunal de l'Inquisition et l'a confié aux frères prêcheurs de l'ordre monastique de saint Dominique, de meilleure réputation que Conrad de Marbourg.

 

La fonction de grand inquisiteur est réservée à des prêtres expérimentés, versés en théologie, de moeurs pures, de sang froid et d'au moins quarante  ans. Ces précautions n'évitent pas les erreurs de recrutement. Ainsi, l'inquisiteur Robert le Bougre, un hérétique repenti, multiplie les excès au point que le roi Louis IX s'en émeut et obtient du pape qu'il soit incarcéré pour le restant de sa vie. 

La délation au service de la vérité

Quand l'inquisiteur se présente en un lieu réputé favorable à l'hérésie, il ouvre officiellement une enquête. Celle-ci commence par un prêche devant l'ensemble des habitants. Il publie un «édit de foi» à l'attention des catholiques du lieu, les invitant à dénoncer les hérétiques sous peine d'excommunication et un «édit de grâce» laissant aux hérétiques quelques jours pour se dénoncer et se repentir sous peine de bûcher.

 

Les suspects sont parfois mis au secret pendant plusieurs jours et privés de nourriture. Ils sont avertis qu'ils pourront bénéficier de la clémence des juges à condition de se repentir et de tout dire sur leur entourage.

 

La méthode est efficace : chacun ayant à coeur de sauver sa peau n'hésite pas à charger ses voisins, voire ses parents ou ses amis... Ce d'autant plus qu'à partir de 1252, la torture est autorisée en dernier recours par une bulle du pape Innocent IV sous certaines limites : elle ne doit intervenir que s'il y a déjà au moins deux indices d'hérésie contre le prévenu ; elle ne doit déboucher ni sur une mutilation ni sur la mort et les aveux obtenus sous la torture doivent être renouvelés après celle-ci pour être valables.

 

Saint Dominique (mort en 1221) préside un Autodafé (Pedro Berruguete, 1475, musée du Prado)Au cours de l'instruction, les accusés disposent de recours. Ils bénéficient d'un défenseur, peuvent produire des témoins à décharge et même récuser leurs juges.

La sentence est prononcée après consultation de nombreux clercs civils et religieux, au cours d'une séance publique et solennelle. Cette séance est appelée en France «sermo generalis» et sera plus tard désignée en Espagne par l'expression célèbre «auto da fe» (acte de foi).

 

Selon la tradition - et une célèbre peinture du XVe siècle, visible au musée du Prado -, saint Dominique, mort en 1221, aurait lui-même présidé des autodafés contre les hérétiques cathares, bien avant la création des tribunaux de l'Inquisition. 

À quelques exceptions près, les tribunaux de l'Inquisition pontificale témoignent d'une relative mansuétude et 2% des procédures aboutissent à une peine séculière (le bûcher). Pour le reste, les condamnés subissent des peines religieuses : aumônes, pèlerinage, prières... Dans le Midi de la France, l'inquisition débouche sur une extinction de l'hérésie cathare au début du XIIIe siècle.

 

Dès le siècle suivant, l'Inquisition pontificale tombe en désuétude et, dans des pays comme la France, c'est aux tribunaux séculiers qu'il revient désormais de juger les éventuels hérétiques.

 

En 1542, le pape Paul III établit à Rome la «Sacrée Congrégation de l'Inquisition romaine et universelle» pour juger en appel les procès d'hérésie... Il lui revient ainsi de juger l'astronome Galilée en 1633. Son appellation est changée en «Sacrée Congrégation du Saint-Office» en 1908 par Pie X puis en «Congrégation pour la doctrine de la foi» en 1967 par Paul VI. C'est cette institution qu'a dirigée le cardinal Josef Ratzinger avant d'être élu pape en 2005 sous le nom de Benoît XVI.

 

Auto da fe dans la ville mexicaine de San Bartolomé Otzolotepec (XVIe siècle, musée d'art de Mexico)

L'Inquisition espagnole

L'Inquisition médiévale retrouve une deuxième jeunesse de l'autre côté des Pyrénées, en Espagne, en 1478, quand les souverains Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille obtiennent du pape le droit de nommer eux-mêmes des inquisiteurs pour juger les conversos, des musulmans ou des juifs officiellement ralliés au christianisme mais restés fidèles à leurs rites religieux.

 

L'Inquisition devient dès lors un organisme étroitement inféodé au pouvoir royal et celui-ci en use pour consolider l'unité fragile du royaume. Elle traque non seulement les faux convertis mais aussi les supposés sorciers, sodomites, polygames...

 

Le dominicain Tomas de Torquemada, premier inquisiteur général de 1483 à 1498, se signale par ses excès, lesquels suscitent la réprobation du pape Sixte IV. Il aurait envoyé pas moins de 2.000 personnes au bûcher.

 

Au siècle suivant, l'Inquisition sévit contre les protestants et va jusqu'à inquiéter les mystiques catholiques Saint Jean de la Croix et Sainte Thérèse d'Avila ! Elle est définitivement abolie en Espagne et dans les colonies espagnoles en 1834. On lui attribue dans le monde hispanique environ trente mille condamnations à mort en trois siècles (c'est à peu près autant que de victimes de la guillotine ou d'autres formes d'exécution pendant la Révolution française).

Bibliographie

On peut lire sur l'Inquisition pontificale le petit essai de Didier Le Fur : L'Inquisition, Enquête historique, France, XIIIe-XVe siècle (Tallandier, 2012). D'une lecture rapide, il brise quelques idées reçues sur le sujet.

 

 

16 mars 1244

Le bûcher de Montségur

 

Le 16 mars 1244, au pied de la forteresse de Montségur, plus de 200 hérétiques qui ont refusé de renier la foi cathare montent volontairement sur le bûcher. Leur martyre marque la fin de la croisade contre les Albigeois.

Jean-François Zilberman
 
Résistance
 

Après vingt ans de violents combats, la croisade contre l'hérésie cathare avait abouti en 1229 à la soumission du comte de Toulouse. Mais les exactions des croisés venus du Nord suscitent la rébellion de nombreux chevaliers du Midi, les faidits. Ces seigneurs dépossédés par les croisés entrent en résistance au côté des hérétiques cathares. Bonshommes et faidits trouvent refuge auprès de forteresses comme Montségur, dont le seigneur est acquis à leur cause.

Fatal débordement

La citadelle de Montségur aujourd'hui À 1207 mètres d'altitude, sur un piton rocheux au milieu des forêts de l'actuel département de l'Ariège, la forteresse de Montségur a été renforcée dès 1204 par le seigneur du lieu, Raymond de Péreille, à la demande de la communauté cathare.

À l'intérieur de l'enceinte vivent une centaine d'hommes d'armes (des faidits), leurs familles, ainsi que le seigneur du lieu, Raymond de Pareille. À l'extérieur, au pied des murailles, s'est constitué un véritable village cathare de 600 habitants avec son évêque, ses diacres et ses fidèles.

 

Le roi de France, qui n'est autre que Louis IX (plus tard Saint Louis), n'a aucune envie d'user son armée dans la conquête de Montségur aussi longtemps que celle-ci ne lui cause aucun tort. Chacun s'accommode donc du statu quo... jusqu'à un jour de mai 1242 où les chevaliers de Montségur apprennent que tous les inquisiteurs de la région ont fait halte dans un village voisin pour y passer la nuit.

 

Ces chevaliers ont tous des comptes à régler avec l'Inquisition et, à la différence des cathares, ne se dispensent pas de tuer quand l'envie leur en vient. Le 29 mai 1242, une trentaine d'entre eux, sous le commandement d'un seigneur dont la femme et la fille ont été torturées et brûlées par l'Inquisition, se ruent sur le village d'Avignonet, près de Castelnaudary. Dans la nuit, ils massacrent les onze inquisiteurs dont leur chef, le tristement célèbre Guillaume Arnaud.

 

Le pape exige aussitôt qu'il soit mis fin à l'impunité de Montségur, qualifiée de «synagogue de Satan». S'ouvre le dernier acte de la croisade des Albigeois.

 

 

Un siège de dix mois
 

Le roi de France envoie à Montségur une armée de 4000 hommes sous le commandement du sénéchal Hugues des Arcis.

 

Mais la citadelle, sur son piton calcaire, est remarquablement défendue et n'est accessible que par un étroit sentier (celui qu'empruntent aujourd'hui les touristes).

 

Elle ne peut non plus être atteinte par les pierres propulsées du bas de la colline par les catapultes.

 

Après plusieurs mois d'un vain siège, le sénéchal choisit d'attaquer la citadelle à l'endroit le plus difficile d'accès... et donc le moins défendu. Pour parfaire la surprise, il n'hésite pas à s'y prendre pendant l'hiver 1243 (la nuit même de Noël, assurent les croisés !).

 

Une quinzaine de Gascons, sans doute conseillés par un habitant de la région, escaladent la falaise à l'endroit dit «Roc de la Tour». Ils amènent bien évidemment avec eux leurs armes. Pour juger de l'exploit, il faut savoir que cette falaise est aujourd'hui classée hors-catégorie par les spécialistes de l'escalade !

 

Les grimpeurs arrivent à une barbacane, un petit poste de défense avancé situé sur la crête à 1500 mètres du château proprement dit. Après avoir égorgé les sentinelles, ils font monter des menuisiers et sans attendre assemblent des machines de jet. La citadelle et ses dépendances ne tardent pas à être bombardées de pierres. Les combats au corps à corps se multiplient par ailleurs aux abords des murailles.

 

Hérétique cathare sur le bûcher (Archives nationales, Paris)Les effectifs des défenseurs fondent si bien que le 1er mars, après une ultime tentative de sortie, le seigneur du château, en accord avec les chefs cathares, décide d'entamer les négociations. Hugues des Arcis, homme du roi, homme d'honneur (rien à voir avec un Simon de Montfort), accorde aux vaincus des conditions généreuses.

 

Elles tiennent en quatre points :

– liberté pour tous les défenseurs catholiques,
– vie sauve pour les hérétiques qui se convertiront sincèrement,
– pas de pillage,
– délai de deux semaines avant la mise en oeuvre des précédentes conditions.

 

Le délai accordé aux assiégés va exciter plus tard la curiosité des chercheurs de trésor : les cathares en auraient-il profité pour mettre à l'abri un hypothétique «trésor»? L'hypothèse s'appuie sur une chronique de l'époque faisant allusion à quatre cathares s'étant enfuis avec un sac. On peut cependant penser que le sac contenait tout simplement des provisions pour une longue période de clandestinité...

 

Comme prévu, la citadelle se livre le 16 mars 1244 après un siège exceptionnellement long de dix mois. Plus de deux cents cathares, hommes et femmes, refusent de renier leur foi (leur nombre exact demeure inconnu). Ils sont menés vers un bûcher géant aménagé au pied de la forteresse, en un lieu aujourd'hui connu sous le nom de «Prats dels Crémats» (Champ des Brûlés). Selon d'autres hypothèses, ils auraient été suppliciés à 60 kilomètres de là, dans le village de Bram...

 
Épilogue
 

Avec la chute de Montségur, il ne subsiste pratiquement plus rien de l'hérésie qui avait pendant quelques décennies menacé l'unité de la Chrétienté occidentale. Un demi-siècle plus tard, les inquisiteurs auront raison de ses derniers fidèles dans quelques villages reculés des Pyrénées comme Montaillou, devenu célèbre avec le livre que lui a consacré en 1975 l'historien Emmanuel Leroy-Ladurie.

 

La France de langue d'oc se rallie sans réticence à la monarchie capétienne. Le temps de la réconciliation arrive et les seigneurs méridionaux suivent avec dévouement le roi Louis IX dans ses folles croisades à Damiette, en Égypte, puis à Tunis.

 

Montségur

Les châteaux du pays cathare

 

Les murailles de Montségur, dans les contreforts des Pyrénées, à quelques kilomètres au sud de Lavelanet, ont baigné dans un oubli presque total pendant plus de six siècles, jusqu'à leur redécouverte par un érudit passionné de catharisme, Napoléon Peyrat, à la fin du XIXe siècle.

Depuis lors, le grand public et les historiens se passionnent pour l'histoire des cathares et la croisade des Albigeois, ainsi que pour le dernier et plus tragique épisode de celle-ci : la reddition de Montségur, haut lieu du catharisme pendant 40 ans, après dix mois de siège acharné... Comment ne pas être ému par les 200 religieux cathares qui, refusant de renier leur foi, marchent volontairement au bûcher ?

 

Équilibre instable
 

 

Après vingt ans de violents combats, la croisade contre l'hérésie cathare aboutit en 1229 à la soumission du comte de Toulouse.

Les croisés venus du Nord se voient confirmer la possession des seigneuries dont ils se sont emparés.

Mais leurs exactions suscitent la rébellion de nombreux chevaliers du Midi, dépouillés de leurs biens et traqués bien que bon catholiques.

 

 

Ces chevaliers dit faidits (ou en fuite) entrent en résistance au côté des hérétiques.

 

Malgré le zèle des tribunaux de l'Inquisition, l'hérésie cathare reste vivace dans les villages des Corbières et des Pyrénées et, pendant de longues décennies, Bonshommes et faidits trouvent refuge au pied des forteresses dont le seigneur est acquis à leur cause.

 

À la lisière du comté de Foix, Montségur est la plus connue de ces «citadelles du vertige», selon la belle expression de Michel Roquebert.

 

Citadelles du vertige
 

Plus à l'est, dans le rude massif des Corbières, d'autres forteresses ont aussi vécu, quoique de façon moins dramatique, l'assaut des croisés venus du nord de la France.

Il s'agit de forteresses érigées à la frontière avec le royaume d'Aragon, en un temps où celui-ci débordait sur la frange nord des Pyrénées. Ces forteresses vont occasionnellement accueillir des faidits, voire des Bonshommes, mais ne prendront jamais le parti des hérétiques, comme Montségur.

 

 

Parmi elles, Peyrepertuse (ci-dessus) et Quéribus. Ces deux géants se font face dans le rude massif des Corbières, dans le département de l'Aude. On peut encore admirer leurs vestiges impressionnants, sur des crêtes rocheuses de part et d'autre du village de Cucugnan qu'a popularisé le conteur Alphonse Daudet (aujourd'hui dans le département de l'Aude).

 

Peyrepertuse est la mieux conservée de toutes les fortesses des Corbières et sa visite permet de saisir l'art médiéval des fortifications. Elle s'est rendue aux armées de Saint Louis sans résistance en 1240. Elle a été ensuite renforcée et agrandie pour devenir forteresse royale, étant située, de même que Quéribus, sur la frontière méridionale du royaume, face aux terres du roi d'Aragon.

 

La citadelle de Puylaurens, ci-dessous, est une forteresse du même type que les précédentes. Édifiée du Xe au XIIe siècle sur le point culminant de la vallée de la Boulzane (Aude), elle fut investie et occupée par Simon de Montfort et les croisés dès 1212.

 

 

 

Au XVIIe siècle, après le traité des Pyrénées qui verra la cession du Roussillon à la France et repoussera la frontière bien plus au sud, ces forteresses des Corbières perdront tout intérêt stratégique et seront rapidement abandonnées aux ronces.

 

Montségur et la légende
 

 

À 1207 mètres d'altitude, sur un piton rocheux au milieu des forêts de l'actuel département de l'Ariège, la forteresse de Montségur a été renforcée dès 1204 par le seigneur du lieu, Raymond de Péreille, à la demande de la communauté cathare.

 

Le seigneur reçoit la demande avec d'autant plus de bienveillance qu'elle est formulée par Esclarmonde, une Bonne femme qui n'est autre que la soeur du comte de Foix.

 

Les fortifications et les habitations sont construites avec la pierre taillée sur place, dans le piton.

 

Dans l'enceinte de Montségur vivent une centaine d'hommes d'armes (des faidits) et leurs familles, autour du seigneur du lieu, Raymond de Pareille. À l'ombre des murailles se constitue un véritable village cathare de 600 habitants avec son évêque, ses diacres et ses fidèles.

 

Cet ordre précaire résistera à un siège de dix mois.

 
Source du document : Hérodote.net

 

 

 

 



27/03/2016
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