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CLIMAT : MORTELLES CANICULES

Sous nos latitudes tempérées, la mortalité est plus élevée en hiver que dans les autres saisons. C’est la raison pour laquelle les grandes catastrophes sanitaires qui ont jalonné l’histoire sont spontanément associées aux hivers les plus rudes.

Pourtant, les chroniques nous montrent que les pics de chaleur, les étés caniculaires, la sécheresse et les ouragans qui les accompagnent causent davantage de dommages et de victimes que les hivers les plus rigoureux.

Julien Colliat

La Une du Monde le 10 septembre 2003.

L'eau, quel malheur !

Contrairement à une idée reçue, les épisodes de sécheresse furent au cours des siècles passés bien moins préjudiciables sur les rendements agricoles que les étés pluvieux.

 

 

L’orage, par Henry Monnier et Pierre-Jean de Béranger, lithographie, 1828, BnF Paris.Un exemple significatif est le terrible orage qui frappa la France le 13 juillet 1788 et détruisit les récoltes de blé, provoquant une disette qui ne sera pas sans lien avec les événements qui allaient suivre un an plus tard. 

Si les étés caniculaires ont été à l’origine de catastrophes sanitaires récurrentes , c’est d’abord en raison des pénuries d’eau, le niveau des nappes phréatiques baissant drastiquement lors des épisodes de sécheresse.

Moins abondante, l’eau devient plus vaseuse et sa consommation génère des infections bactériennes, telles que la dysenterie, une maladie des intestins qui fut un véritable fléau. Au Moyen Âge, la dysenterie emporta ainsi de nombreux souverains : Louis VI le Gros, Louis VIII, Saint Louis, Philippe V, Jean sans Terre ou encore Édouard Ier et Henri V d’Angleterre.

Au cours des siècles suivants, elle coûtera notamment la vie au conquistador Hernan Cortès, à l’écrivain Étienne de la Boétie, au corsaire Francis Drake ainsi qu’à l’explorateur David Livingstone.

Origine du mot canicule

Apparu à la fin du XVe siècle, le mot « canicule » vient du latin canicula qui signifie « petite chienne ». C’est sous ce nom qu’avait été baptisée Sirius, principale étoile de la constellation du Grand Chien, et étoile la plus brillante du ciel après le Soleil. Sirius se lève et se couche en même temps que le Soleil du 22 juillet au 23 août. Comme c’est durant cette période que les fortes chaleurs sont les plus fréquentes, l’expression « jours de canicule » qui renvoyait à l’origine à la période de l’année où l’étoile était visible, a progressivement fini par désigner les journées extrêmement chaudes.

 

 

En 1707, deux ans avant le « Grand Hyver », une Chaleur excessive, La Quinte (Sarthe), registre BMS, Archives Départementales de la Sarthe. Il est écrit : En cette année il sest fait au mois de Juillet pendant 3 jours, une chaleur si vive que plusieurs personnes en ont été etouffés, des boeufs en sont morts sous le joug.  Le Saint-Esprit enflamme les cœurs de lumière éternelle. Libère-nous, Ô bon Jésus, des flammes de l’enfer.

Les terribles étés 1636, 1705 et 1719

 

Le nombre des victimes des grandes chaleurs de l’Antiquité et du Moyen Âge sont très difficiles à évaluer, les surmortalités estivales se confondant avec les épisodes de famines ou d’épidémies de peste. Il faut véritablement attendre le XVIIe siècle pour commencer à disposer des premières données chiffrées.

 

1636 : 500 000 morts

En 1636, année où Corneille écrit le Cid, un été caniculaire frappe la France, et plus précisément la capitale où les témoins décrivent « un effroyable harassement de chaleur » qui se maintient pendant plusieurs semaines. Cette terrible vague de chaleur et les maladies infectieuses qu’elle engendre, provoquera la mort de 500 000 personnes.

 

Un chroniqueur du nord de la France témoigne : « Cette année 1636 a été mémorable pour la grande mortalité et contagion qui a été très forte par tous les pays, villes et villages, ayant emporté une bonne partie des créatures partout où elle s’est attachée (…) une infinité de monde qui est mort par fièvres chaudes, dysenteries. »

En 1705, quatre ans seulement avant l’un des pires hivers de l’Histoire, la France doit de nouveau faire face à un été caniculaire. À Paris, les 39 degrés sont atteints durant plusieurs jours tandis que dans le sud du royaume la chaleur est telle que les thermomètres sont brisés par la dilatation du liquide. Cette canicule sera suivie par deux autres étés extrêmement chauds. Leur bilan humain total est évalué entre 200 000 et 500 000 victimes, une nouvelle fois causées par les infections de l’eau.

 

 

Nuage de sauterelles au Sahara vers 1891, illustration extraite du n°113 de la revue l'Algérianiste.Mais le pire est encore à venir. En 1718 et 1719, deux étés caniculaires se succèdent. Durant le second, les fortes chaleurs s’étalent sans discontinuer de juin à la mi-septembre. Une forme de climat saharien s’abat sur la région parisienne et les témoins rapportent même l’invasion de nuées de sauterelles en provenance d’Afrique du Nord. Elles ravagent les cultures jusqu’en Normandie !

 

La sécheresse est si importante qu’à Paris, la Seine atteint son plus bas niveau historique. C’est à ce niveau record (26,25 mètres au-dessus du niveau de la mer) que correspond la cote zéro de l'échelle hydrométrique du pont de la Tournelle, autrefois utilisée pour mesurer la crue de la Seine.

 

Ces deux étés caniculaires saignent à blanc le royaume : 700 000 morts (dont 450 000 pour la seule année 1719) pour un pays qui compte une vingtaine de millions d’habitants. Les victimes sont essentiellement des bébés et des enfants, atteints de dysenterie véhiculée par l’infection des eaux devenues trop basses.

 

Au cours du XVIIIe siècle, d’autres étés caniculaires entraînent des pics de mortalité considérables. Les étés 1747 et 1779 font ainsi chacun près de 200 000 victimes. À chaque fois, dans l’indifférence quasi-générale, ce sont des générations entières de nourrissons qui sont décimées par les maladies infectieuses en conséquence de la chaleur et de la sécheresse.

Le Petit Journal, la canicule parisienne à la Une du 9 septembre 1895, BnF Paris.

Trente sept, sept... à l'ombre ! Et on nous promet davantage !

Les titres de la presse parisienne de 1911, comme ici Le Journal du 10 août 1911, sont éloquents : les citadins sont désemparés face aux épisodes caniculaires. Comme aujourd'hui, on se plaît à aligner des records de température...

 

Source : BNF (Retronews)

 

 

L’été meurtrier de 1911

Au XIXe siècle, les deux canicules les plus meurtrières ont lieu en 1846 et 1859 (année marquée par l’un des mois de juillet les plus chauds de l’histoire). Les bilans humains sont néanmoins légèrement plus faibles qu’au siècle précédent, avec à chaque fois une centaine de milliers de victimes. Les améliorations sanitaires de la seconde moitié du XIXe siècle réduisent considérablement les pics de mortalité des vagues de chaleur.

Alors que les scientifiques de la « Belle Époque » affirment que les catastrophes humaines du passé sont à jamais révolues, un nouvel été caniculaire va totalement remettre en cause les présupposés hygiénistes de l’époque.

 

 

Canicule de 1911, illustration, chroniques météorologiques de Paris.En 1911, après un printemps extrêmement froid (il neige le 7 avril à Perpignan !), les températures grimpent en flèchent au début du mois de juillet et atteignent rapidement des niveaux exceptionnels. On relève par exemple 38°C à Londres ! 

 

La canicule se maintiendra malgré quelques brèves périodes d’accalmie jusqu’à la mi-septembre. Les températures moyennes de l’été seront les plus hautes depuis la Révolution et ne seront dépassées ensuite qu’en 1947 et 2003. Parallèlement, l’absence de précipitations provoque une très rude sécheresse, mettant à sec une partie de la Marne et privant d’eau certains quartiers de la capitale. 

 

Mais c’est sur le plan humain que l’été 1911 aura été le plus dramatique puisqu’il causa la mort prématurée de 40 000 personnes. Une fois encore, la grande majorité des victimes sont des nourrissons, décédés des suites de toxicoses (déshydratations de l’enfant), provoquées par des diarrhées et des gastro-entérites.

 

Cette surmortalité infantile fut en outre aggravée par une épidémie de fièvre aphteuse qui frappa les vaches laitières normandes durant la canicule, générant une pénurie de lait qui affecta une grande partie du pays et contraignit les nourrissons à absorber des farines lactées que leurs estomacs n’ont pas toujours supportés.

 

C’est la raison pour laquelle c’est chez les enfants des classes sociales supérieures, placés en nourrice et soumis à l’allaitement artificiel, que la canicule a fait le plus de victimes !

 

Si l’on est loin des hécatombes du XVIIIe siècle, cette crise sanitaire alerte sérieusement les pouvoirs publics, désormais préoccupés par un risque de « dépopulation » qui pourrait résulter de nouveaux épisodes climatiques exceptionnels. À la suite de cette tragédie, la santé des enfants, en particulier celle des nourrissons, sera dorénavant privilégiée, et les pouvoirs publics commenceront à mettre en œuvre une vaste politique de sensibilisation dans ce domaine.

 

Paradoxalement, l’été 1947, qui a été le plus chaud du XXe siècle, ne provoqua aucune surmortalité. Cela s’explique probablement par le fait que les personnes les plus fragiles avaient succombé précocement en raison des privations de la guerre et du rude hiver qui avait précédé.

 

 

Lac totalement asséché près de Caraman en Haute-Garonne en 2003, franceinfo, DR.

Les 15 000 morts de l’été 2003

Presque un  siècle après la tragédie de 1911, un nouvel été caniculaire touche l’ouest de l’Europe en août 2003. La vague de chaleur est la plus importante que la France ait connue depuis l’enregistrement des relevés météorologiques. Un record absolu de température est notamment battu dans le Gard avec 44,1°C. La canicule de 2003 provoqua surtout une crise sanitaire de grande ampleur qui coûta la vie à près de 15 000 personnes. Ce pic de mortalité fera chuter de deux mois le chiffre de l’espérance de vie des Français, pourtant en augmentation constante (hors années de guerre) depuis deux siècles.

 

 

La une du Parisien, le 14 août 2003.

 

Mais contrairement aux précédentes vagues de chaleur, la majorité des morts de la canicule ne furent pas des nourrissons mais des personnes âgées, victimes de déshydratation. Cette crise sanitaire suscita d’importantes polémiques et le gouvernement, accusé de ne pas en avoir mesuré l’ampleur, fut durement critiqué.

 

La France ne fut cependant pas le seul pays touché par cette catastrophe climatique, responsable de la mort prématurée de 70 000 personnes en Europe de l’Ouest. Comme en 1911, cette tragédie obligea les pouvoirs publics à mettre aussitôt en place des politiques préventives, mais cette fois à destination des personnes âgées. Celles-ci ont porté leurs fruits et permirent d’éviter de nouvelles crises sanitaires, notamment lors de la canicule de juillet 2006.

 

 

Canicule et incendies

Lorsqu’elles s’accompagnent de sécheresse, les vagues de chaleurs ont pour effet d’accroître le risque d’incendie, le bois sec brûlant plus facilement. C’est lors d’étés extrêmement chauds et secs que se déclenchèrent deux des plus célèbres incendies de l’histoire : celui de Rome de l’an 64 et celui de Londres de 1666. Le premier fit des milliers de victimes. Quant au second, si son bilan officiel n’est que de 8 morts, le nombre total de disparus pourrait vraisemblablement dépasser plusieurs centaines, de nombreux cadavres ayant brûlé entièrement dans les décombres compte-tenu de l’intensité du feu.

 

 

L'ouragan Irma à Cuba, le 9 septembre 2017.

Autre conséquence tragique de la chaleur : les cyclones tropicaux

Comme on le constate en septembre 2017 avec les ravages de l’ouragan Irma à Saint-Barthélemy et Saint-Martin (Antilles françaises et néerlandaises), les chaleurs estivales se traduisent ponctuellement, dans les zones tropicales, par l’apparition de cyclones, générant vents extrêmement violents, pluies diluviennes et montée du niveau de la mer. Leur principale source d’énergie est la vapeur d’eau dégagée par une mer chaude.

 

Pour qu’ils se forment, il faut nécessairement que la température de l’eau soit supérieure à 26,5°C sur 50 mètres de profondeur afin de générer une énergie thermique suffisante. Raison pour laquelle, c’est à la fin de l’été, lorsque les eaux sont les plus chaudes, qu’apparaissent les cyclones. Appelés « ouragans » dans l’Atlantique nord et « typhons » dans le nord-ouest du Pacifique », les cyclones sont la catastrophe naturelle la plus meurtrière après les séismes.

 

 

Au large des Antilles, le 10 octobre 1780, illustration, chroniques météorologiques de Paris.Au cours des derniers siècles, les départements français d’Outre-mer ont eu à subir des cyclones beaucoup plus meurtriers qu’Irma. En septembre 1776, la Guadeloupe est frappée par un violent ouragan qui dévaste Pointe-à-Pire et fait plus de 6 000 victimes. A peine quatre ans plus tard, en 1780, un ouragan d’une violence record traverse les Petites Antilles. On déplore 9 000 morts en Martinique et 22 000 sur l’ensemble des Petites Antilles (essentiellement à Barbade et à Sainte-Lucie). Il s’agit de l’ouragan le plus meurtrier de l’histoire.

 

Survenu durant la guerre d'indépendance américaine, il occasionne en outre de très lourdes pertes aux flottes françaises et anglaises présentes dans la région. D’autres ouragans frapperont les Antilles françaises au cours des siècles suivants.

 

En 1891, la Martinique est dévastée par un ouragan qui provoque la mort d’environ 700 personnes. En septembre 1928, l’ouragan Okeechobee frappe la Guadeloupe et fait près de 1200 victimes. Notons enfin qu’à la Réunion, les cyclones sont beaucoup moins meurtriers qu’aux Antilles.

 

Bibliographie

Emmanuel Le Roy Ladurie, Abrégé d'histoire du climat du Moyen Âge à nos jours. Entretiens avec Anouchka Vasak, Paris, Fayard, 2007,
Emmanuel Le Roy Ladurie, Histoire humaine et comparée du climat, Paris, Éd. Fayard, t. 1 « Canicules et glaciers XIIIe - XVIIIe siècles », 2004 ; t. 2, « Disettes et révolutions », 2006 ; t. 3, « Le réchauffement de 1860 à nos jours » (avec le concours de Guillaume Séchet), 2009.

 

Source : Hérodote



18/11/2017
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