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LE MARIAGE DANS TOUS SES ETATS

À la fin de l'Antiquité, quand s'effondre l'empire romain, l'Église médiévale demeure en Occident la seule institution stable et respectée. C'est à elle qu'il va revenir de jeter les fondations morales des temps à venir.

Concernant le mariage, elle s'inscrit dans la tradition romaine et promeut l'égalité de l'homme et de la femme dans le couple. Elle met en avant aussi le devoir de solidarité et d'affection.

 

 

Les époux Arnolfini (Jan  Van Eick, 1434, National Gallery, Londres)

Des Francs aux premiers Capétiens

 

À l'époque franque, sous les Mérovingiens et les Carolingiens, l'Église d'Occident se voit menacée de perdre son autonomie face aux souverains, comme avant elle l'Église d'Orient, inféodée à l'empereur byzantin.

 

Les clercs ou hommes d'Église vont résister pied à pied en usant de leur autorité spirituelle et, curieusement, la législation du mariage va se révéler leur arme la plus efficace.

 

C'est ainsi que les plus grands rois d'Occident, de Pépin le Bref à Philippe Auguste, se font sermonner par les évêques et les abbés sur leurs mœurs conjugales non conformes. Plusieurs sont excommuniés et de fait mis au ban de la société.

 

Les griefs de l'Église portent sur la polygamie, la répudiation et la consanguinité.

 

 

- La polygamie :

 

Sous les Pippinides et Carolingiens, il est encore en usage, comme chez les anciens chefs barbares, d'avoir une épouse principale et plusieurs épouses secondaires.

 

Ainsi Charlemagne s'attire-t-il régulièrement de sévères remontrances de la part des évêques de son entourage car, en sus de ses trois épouses successives, il a quatre épouses coutumières, sans compter les concubines occasionnelles.

 

Les premiers ducs de Normandie, qui descendent de rudes Vikings, ne veulent pas non plus renoncer à leurs épouses coutumières. Mais la pression de l'Église devient telle qu'après l'An Mil, ils admettent enfin, comme tous les seigneurs et souverains d'Occident, de n'avoir qu'une épouse régulière.

 

 

- La répudiation :

 

L'Église innove par rapport à l'Antiquité et aux autres cultures en proclamant très tôt l'indissolubilité du mariage. Tout au plus admet-elle que le mariage puisse être annulé pour vice de forme dans des cas très restreints. Il n'est plus question de répudier son épouse, encore moins de quitter son mari.

 

Plusieurs souverains, et non des moindres, sont excommuniés pour avoir répudié leur épouse sans motif valable. C'est le cas de Robert, fils d'Hugues Capet, que l'on surnomme pourtant le Pieux. Également de son petit-fils Philippe 1er et de son lointain descendant, Philippe Auguste.

 

Après ce dernier, les souverains se montrent généralement chastes et fidèles à leur épouse.

 

Dans les campagnes, la question ne se pose pas. On s'unit sans formalité, sans même la présence d'un prêtre, et jusqu'à l'An Mil, le vernis chrétien est encore trop mince pour modifier en profondeur les moeœurs héritées du passé.

 

 

- La consanguinité :

 

Un évêque prononce l'annulation d'un mariage (miniature du XIIIe siècle)

Le combat le plus décisif que mène l'Église au Moyen Âge est dirigé contre les mariages «consanguins» ou «incestueux». Les clercs donnent une acception très large à ce concept. Ils considèrent consanguins des mariages entre cousins jusqu'au septième degré, autrement dit avec un seul parent commun... à la septième génération !

 

Pour l'écrasante majorité de la population, qui ne s'éloigne jamais de son village natal, cette règle est proprement inapplicable, tous les habitants du village étant peu ou prou cousins.

 

L'Église ferme les yeux sur cette réalité paysanne mais dégaine volontiers l'interdit de consanguinité pour déstabiliser un puissant seigneur ou au contraire s'attirer ses bonnes grâces.

 

Le duc de Normandie Guillaume le Bâtard doit négocier âprement avec la papauté le droit de conserver pour épouse sa cousine Mathilde de Flandre. Le roi Louis VII le Jeune excipe cet interdit pour se séparer de son épouse Aliénor d'Aquitaine après quinze ans d'union ! D'autres souverains, pour s'éviter des ennuis, vont chercher des épouses à l'autre bout du pays, voire du monde. Henri 1er épouse une Russe, Philippe Auguste une Danoise...

 

Du fait de l'interdit de consanguinité, les grandes familles sont empêchées de se replier sur elles-mêmes. Au lieu de la formation de clans familiaux puissants qui pourraient constituer une menace pour leurs voisins et pour l'Église elle-même, on assiste à la formation d'un vaste réseau familial à l'échelle européenne, ce qui facilite le règlement des conflits en tous genres.

 

L'interdit de consanguinité devient très vite dans la chrétienté occidentale le principal motif d'annulation d'un mariage, loin devant l'autre motif qui est la non-consommation (celle-ci, qui camoufle en général l'impuissance masculine, donne lieu à quelques procès pittoresques et retentissants à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance).

 

 

La sacralisation du mariage

La grande période du Moyen Âge (XIIe-XIIIe siècles) voit l'avènement de sociétés stables fondées sur le droit, le développement des villes et la construction des cathédrales. L'Église médiévale jouit d'une primauté incontestée.

 

Dès lors, d'un concile à l'autre, elle impose ses préceptes moraux jusque dans les campagnes les plus reculées. C'est ainsi que le grand concile œoecuménique Latran IV, en 1215, jette les bases du mariage chrétien, qui ne changeront plus guère jusqu'à la Révolution française.

 

Le concile rappelle que le mariage est indissoluble (mais peut être annulé en cas de consanguinité ou de non-consommation). C'est une façon d'affirmer le devoir d'assistance entre les époux et d'empêcher les répudiations de convenance.

 

Surtout, le concile, à la suite de plusieurs autres, impose le libre consentement des futurs époux, lequel doit s'exprimer devant un prêtre. Il ne s'agit plus que des familles puissent marier leurs enfants contre leur gré, en vue de calculs patrimoniaux.

 

Le prêtre, à la suite du concile Latran IV, ne se contente pas d'enregistrer le consentement mutuel des époux. Il leur apporte aussi la bénédiction divine. Ainsi, le mariage qui n'était qu'un acte civil, devient un acte religieux.

 

Mieux encore, il est hissé au rang des sacrements de l'Église catholique, au côté du baptême, de l'eucharistie (la communion), et plus tard de la confirmation, l'ordination, l'extrême-onction et la pénitence.

 

Pour être complet, le mariage se déroule en deux étapes, selon un rituel qui n'est pas sans rappeler le mariage romain.

 

Il débute par les fiançailles : les futurs époux échangent devant le prêtre une promesse mutuelle qui ne pourra ensuite plus être rompue ! Les noces proprement dites, ou nuptiae, viennent ensuite, dans la foulée ou plusieurs mois après : le prêtre bénit les mariés dans l'église, au milieu de leurs proches. La cérémonie s'accompagne de festivités, cela va de soi.

 

Enfin, la mariée est conduite en cortège vers sa nouvelle demeure et, avant de rendre le couple à son intimité, le prêtre bénit le lit conjugal pour en écarter le malheur.

 

 

Les époux se glissent dans le lit nuptial (miniature du XIIe siècle)

Le sexe bienvenu dans le mariage

 

Contrairement à une idée convenue, l'Église médiévale se montre compréhensive à l'égard du «congrès» (ce mot désigne les relations sexuelles sous l'Ancien Régime). À l'exception de quelques théologiens obtus, les clercs le tiennent pour une affaire privée qui n'a rien à voir avec la recherche de Dieu, ce qui explique aussi leur propre liberté à l'égard du sexe. 

 

L'Église condamne toutefois les relations hors mariage mais c'est avant tout pour protéger les filles contre la violence masculine et les grossesses non désirées. Elle condamne de même l'adultère qui brise la confiance entre les époux, mais les personnes concernées, en état de péché mortel, peuvent toutefois obtenir le pardon en confessant leur faute et en faisant pénitence.

 

Il est à souligner que l'adultère ne justifie en aucune façon la rupture du mariage et du projet familial qu'il sous-tend mais tout au plus une séparation de corps. C'est ainsi qu'après le scandale de la tour de Nesle, les brus du roi Philippe le Bel, convaincues d'adultère, sont enfermées dans un couvent mais sans que leur époux puisse se remarier.

 

Ces dispositions sur le mariage vont de pair avec une singulière émancipation de la femme au Moyen Âge, visible au moins dans les classes supérieures. Elles héritent et gèrent leurs affaires. Elles peuvent régner (Aliénor) et parfois combattre (Jeanne d'Arc).

 

Pour en prendre la mesure révolutionnaire, il faut les comparer à ce que l'on observe dans l'islam et le judaïsme. Dans ces sphères religieuses, l'adultère féminin est puni par la lapidation à mort, l'adultère masculin étant quant à lui parfaitement toléré. C'est le propre de sociétés fortement misogynes qui ravalent la femme au statut de reproductrice.

 

L'amour au Moyen Âge

L'Église médiévale se montre accommodante par rapport aux aspects charnels de l'union conjugale, en conformité avec les Évangiles (jamais le Christ lui-même n'a dicté de règle concernant les relations sexuelles).

Les décors des cathédrales attestent de cette liberté d'esprit tout autant que les textes. Il vaut la peine de lire les lettres de l'abbesse Héloïse à celui qui fut son époux dans le secret, le philosophe Abélard : «Ces voluptés chères aux amants que nous avons eues ensemble me furent douces (...). Quelle reine, quelle grande dame ne jalouserait nos joies et mon lit?»

 

 

Danse de mariage (Bruegel l'Ancien, XVIe siècle, musée des Beaux-Arts de Bordeaux)

Les parents reprennent la main

 

Les mœoeurs changent à la fin du Moyen Âge, au XVe siècle, quand se desserre l'étreinte de l'Église.

 

Chez les derniers Valois comme chez les Tudors d'Angleterre, les rois ne craignent plus de s'afficher avec des maîtresses. Le haut clergé et les papes eux-mêmes ne s'en privent pas.

 

Charles VII est le premier roi de France à officialiser sa relation avec une maîtresse, Agnès Sorel. Mais personne ne s'en scandalise outre-mesure.

 

Plus décisive est la Réforme luthérienne et calviniste qui brise l'unité religieuse de l'Occident. Les nouvelles Églises protestantes se montrent plus attentives que l'Église catholique à l'Ancien Testament, judaïque et pré-chrétien.

 

Elles puisent dans celui-ci un motif de désacraliser le mariage. Il n'est plus pour les protestants un sacrement mais simplement un contrat entre deux personnes consentantes que le pasteur se contente d'enregistrer.

 

En toute logique, les Églises protestantes réintroduisent le divorce, avec plusieurs motifs tels que l'adultère ou la mésentente. Mais, curieusement, dans les guerres de religion qui vont ensanglanter la fin de la Renaissance, on se tuera moins sur ces questions concrètes du mariage et du divorce que sur des questions purement théologiques comme la présence effective ou non du Christ dans l'hostie.

 

 

Bénédiction du lit nuptial (Bruegel l'Ancien, XVIe siècle)

 

 

En France, dans les campagnes restées massivement catholiques, les curés diffusent avec succès le modèle matrimonial institué par le concile Latran IV et rappelé par le concile de Trente (1545-1563).

 

Ce dernier réaffirme le caractère sacramentel du mariage et le libre consentement des époux : «Il est criminel de violer la liberté du mariage». Il exige toutefois le consentement parental pour les femmes de moins de vingt-cinq ans et les hommes de moins de trente ans ! Pour prévenir la bigamie, il impose la présence au mariage de quatre témoins ainsi que du curé de la paroisse des promis (lequel curé est mieux à même de connaître leur situation familiale qu'un quelconque prêtre). Cette disposition est rendue obligatoire en France, en 1579, par une ordonnance du roi Henri III.

 

Les classes populaires commencent de la sorte à assimiler le «mariage chrétien» mais celui-ci va être ébranlé par les rudes coups portés par la bourgeoisie et l'aristocratie.

 

En France, la première attaque survient sous le règne d'Henri II, à la suite du mariage entre une fille légitimée du roi et François de Montmorency, fils du prestigieux connétable. Une jeune noble désargentée prétend peu après avoir reçu du marié une promesse de mariage en bonne et due forme. Émoi à la cour. Et chacun de s'insurger contre les prêtres qui font fi de l'avis des parents pour marier leurs enfants.

 

En février 1556, à la suite de cette affaire, Henri II prend un édit pour exiger le consentement paternel au mariage des «enfants de [bonne] famille». À défaut de pouvoir annuler un mariage conclu sans le consentement paternel, le roi autorise le père à déshériter son fils et il enlève aux contrevenants tous les droits et avantages habituellement reconnus aux mariés. Il menace aussi de sanctions les prêtres et témoins qui se sont faits complices du mariage.

 

Henri II a été précédé dans cette voie par l'empereur Charles Quint, qui, en 1540, aux Pays-Bas,  a imposé le consentement des parents au mariage contre l'avis de l'Église. Et celle-ci n'a pas davantage réussi à empêcher le roi d'Angleterre Henri VIII de divorcer d'avec sa première épouse et de se remarier en 1534.

 

Ce sont les premières interventions des États séculiers dans le droit matrimonial, jusque-là chasse gardée de l'Église. Les États multiplient dès lors les pressions contre les «mariages clandestins» qui ont pour principal tort de compromettre les stratégies familiales. On ne saurait imaginer qu'un jeune prince énamouré épouse une soubrette à défaut de simplement la trousser...

 

Au siècle suivant, dans les grandes familles d'Occident, les mariages arrangés deviennent la règle et, souvent, l'on ne se prive pas de marier une adolescente à un vieux barbon fortuné. Le notaire, qui préside à la signature du contrat de mariage, en vient à prendre le pas sur le prêtre. Ce travers est mis en lumière par Molière, dans Le Malade imaginaire.

 

En conséquence de quoi, l'amour et le mariage deviennent - sauf exception-  antinomiques. Dans le roman La princesse de Clèves (1678), le prince de Clèves, au moment de mourir, demande pardon à sa femme de l'avoir trop aimée, jusqu'à en être ridicule.

 

Le mariage fait peur aux jeunes filles et beaucoup y échappent en entrant au couvent. Au moins s'épargnent-elles la rudesse d'un mari et les dangers des grossesses à répétition.

 

Les bonnes mœurs ne gagnent rien à l'affaire. Le Grand Siècle est aussi celui du libertinage et derrière les belles façades classiques de Versailles, les jeunes gens de bonne famille se livrent à des débauches dont l'Affaire des Poisons offre un aperçu.

Le siècle des possibles

 

Le XVIIIe siècle ou Siècle des Lumières est celui de tous les possibles. Dans les classes populaires et la paysannerie, le mariage se renforce.

 

Dans les campagnes, avec l'amélioration des conditions matérielles, il apparaît plus que jamais comme un facteur de stabilité. On se marie pour s'établir et trouver une aide dans les épreuves de la vie, en s'appliquant dans certaines limites les préceptes chrétiens de fidélité et d'affection mutuelles. 

 

 

L'accordée de village ou la signature du contrat (Greuze, 1761, musée du Louvre)

 

Dans la haute société, cependant, l'institution matrimoniale arrive à bout de souffle. C'est la rançon des mariages arrangés déterminés par la cupidité des familles.

 

Les «philosophes» et autres penseurs ébauchent des remèdes divers et variés qui relèvent de l'utopie. Helvétius préconise le mariage à l'essai ou à durée déterminée. Diderot, inspiré par les récits de voyage de Bougainville, érige en modèle les mœurs libres des Tahitiennes. Mais, concrètement, ils se montrent timides dans la remise en cause du droit de regard des parents sur le choix du conjoint.

 

D'ailleurs, l'Angleterre, dont les mœurs politiques sont citées en exemple par les «philosophes» et qui avait jusque-là laissé chacun libre de se marier avec la personne de son choix, impose en 1754 la publication des bans, le mariage devant témoins et, pour les mineurs, le consentement des parents. L'Écosse étant exemptée du Marriage Act, on voit arriver à la frontière de jeunes couples pressés de conclure leur union (le sujet est évoqué par Jane Austen dans son roman Orgueil et préjugés).

En 1782, à la veille de la Révolution française, la publication d'un roman épistolaire, Les liaisons dangereuses, annonce de grands changements dans une institution matrimoniale à bout de souffle…

Le XVIIIe siècle ou Siècle des Lumières est aussi le siècle du clair-obscur, mêlant le pire et le meilleur, avec des comportements divergents face au mariage, selon que l'on appartient aux classes supérieures ou aux classes populaires.

 

Ces divergences se retrouvent aux siècles suivants et jusqu'à nos jours avec la concurrence entre mariage arrangé et mariage d'amour, entre pudibonderie et liberté sexuelle, entre soumission de la femme et émancipation. 

 

 

Les mariés de la tour Eiffel (Marc Chagall, 1938, musée d'Art moderne, Centre Pompidou, Paris)

Mariages arrangés, femmes soumises

 

Dans l'aristocratie européenne et la haute bourgeoisie, le mariage chrétien et le consentement mutuel des époux sont relégués parmi les vieilleries médiévales, au profit du mariage arrangé. Celui-ci devient avant tout un contrat entre deux familles qui rapprochent fortunes et titres.

 

Cette évolution du mariage va de pair avec une importante dégradation du statut social de la femme, sensible dès la fin de la Renaissance.

 

Le 28 juin 1593, l'arrêté Lemaître a interdit aux femmes d'exercer une quelconque fonction dans l'administration du royaume. Et après quelques grandes souveraines d'exception, la régente Anne d'Autriche, l'impératrice Marie-Thérèse, la tsarine Catherine II, il faudra attendre deux siècles avant que des femmes reviennent en politique, autrement que dans un rôle de potiches.

 

Pour les bourgeois et aristocrates français ou anglais de l'Ancien Régime, s'il est convenable d'aimer la femme ou le mari auquel on a été lié pour toute la vie, il est par contre jugé inconvenant de se marier par amour.

 

Notons que cette opinion continue de prévaloir au XXIe siècle dans les sociétés où domine le mariage arrangé, autrement dit dans la plus grande partie de l'Asie et du monde musulman contemporains. Dans toutes ces régions du monde, le mariage arrangé va de pair avec une dévalorisation sociale de la femme. 

 

 

Le contrat de mariage (William Hogarth, 1743, National Gallery, Londres)

Sexe joyeux

 

Dans les classes populaires et paysannes, il en va différemment des classes supérieures : on s'y marie plus volontiers par inclination ou par amour,  même si les mariages arrangés demeurent très largement majoritaires. La liberté de choix des époux est mieux assurée et avec elle le bonheur conjugal.

 

Dès le milieu du XVIIIe siècle, la France paysanne connaît une liberté de mœurs dont témoignent les récits picaresques de Nicolas Restif de la Bretonne.

 

À trop «garder les cochons ensemble» (l'expression est de l'époque), beaucoup de bergers et bergères se trouvent conduits devant Monsieur le curé par une grossesse inopinée. Les jeunes filles confient à leur curé qu'elles se sont faites volontairement engrosser par leur amant pour obliger les parents à consentir à leur mariage. On dit de ces couples qu'ils «fêtent Pâques avant les Rameaux». 

 

Les années 1760 attestent en effet d'une progression très sensible du taux de conceptions prénuptiales ou de conceptions hors mariage (environ 5% du total des naissances au lieu d'1% auparavant).

 

À l'opposé des mariages d'inclination, les mariages dissymétriques entre un riche barbon et une jeune paysanne provoquent de bruyants «charivaris» de la part des jeunes villageois qui se voient privés d'une possibilité d'union.

 

En général, les unions sont assez brèves, une quinzaine d'années en moyenne, car la mortalité est sévère, en particulier lors des accouchements. Malgré cela, grâce aux progrès de l'hygiène, l'espérance de vie s'élève et les nouveaux-nés survivent en plus grand nombre que précédemment. 

 

Soucieux de leur bien-être, les paysans français limitent le nombre de naissances, en premier lieu par le coïtus interrumptus. L'espacement moyen entre deux naissances passe de dix-huit mois à trente mois.

 

Ils limitent aussi leur progéniture en retardant tout simplement l'âge au mariage. À la veille de la Révolution, les filles se marient en moyenne à vingt-six ans et les garçons à trente ans ; c'est autant de gagné sur leur vie féconde et autant d'enfants en moins.

 

On observe en conséquence, dès les années 1760, en France, une première diminution de l'indice de fécondité (nombre moyen d'enfants par femme).

 

De l'autre côté de la Manche, les mœurs décontractées de l'Angleterre rurale valent à celle-ci le qualificatif de «Merry England» (l'Angleterre joyeuse). Barry Lyndon (1975), chef-d'œuvre cinématographique de Stanley Kubrick, nous en offre un bel aperçu. À cette époque se diffuse l'expression «flirt», dérivée du vieux français «conter fleurette».

 

Sexe honteux

 

Dans l'ensemble de l'Europe, cependant, une nouvelle éthique se répand en parallèle, qui dissocie le sexe du mariage, tant dans les sociétés protestantes que dans les sociétés catholiques…

 

Au Moyen Âge, l'Église voyait dans le mariage un projet familial qui devait être mené jusqu'à son terme naturel : le décès de l'un des époux. En foi de quoi, elle se montrait tolérante sur les questions sexuelles et pouvait pardonner les écarts de conduite, y compris quand ils venaient de la femme.

 

À la Renaissance, la Réforme protestante introduit le droit au divorce, en référence à l'Ancien Testament (la Bible judaïque).

 

Conséquence inattendue de cette liberté nouvelle : les protestants se montrent plus exigeants vis-à-vis du mariage. Ils en attendent une fidélité absolue et un comportement exemplaire de chacun à l'égard de son conjoint. Si ces impératifs ne sont pas respectés, autant dissoudre l'union, ce qui est toujours déplaisant, y compris pour Dieu.

 

Pour se prémunir contre les tentations coupables, ils promeuvent donc un modèle conjugal extrêmement rigoriste : austérité des habits, retenue dans les gestes, pudeur des sentiments.

 

On en voit encore la trace dans la communauté des Amish, en Nouvelle-Angleterre. Le ruban blanc, film de Michael Haeneke (2009), en offre aussi une tragique illustration dans les milieux luthériens allemands d'avant la Grande Guerre.

 

La Contre-Réforme catholique, mise en œoeuvre par le concile de Trente (1545-1563), se veut tout aussi rigoriste, en bonne partie pour faire oublier le relâchement moral antérieur.

 

Le plaisir sexuel devient honteux. Il est même mis à l'index et un pape ordonne de recouvrir d'une feuille de vigne les sexes des fresques de la chapelle Sixtine, chef-d'œuvre de Michel-Ange.

 

Ces nouveaux préceptes sont mis en application chez les champions de la Contre-Réforme, en Autriche et plus encore en Espagne et au Portugal, en dépit de l'étiolement de la foi religieuse dans les milieux populaires.

 

Au XVIIIe siècle y apparaît la «chemise conjugale», qui évite d'exposer sa nudité au conjoint, avec des orifices pour les actes indispensables à la procréation.

 

Véhiculée par la bourgeoisie, soucieuse d'ordre moral, cette pudibonderie affectera la plupart des autres pays européens au XIXe siècle, après la tourmente révolutionnaire qui porte un coup fatal au monopole de l'Église sur le mariage.

 

Le mariage civil et le divorce révolutionnaires

 

En France, depuis l'ordonnance de Villers-Cotterêts (1539), les prêtres ont la responsabilité de l'état-civil et de l'enregistrement des mariages.

 

Sous le règne de Louis XVI, les législateurs s'inquiètent de ce que les protestants soient condamnés à vivre dans le péché, faute de pouvoir faire enregistrer leur union par un prêtre.

 

À leur intention, le roi établit donc un mariage civil le 17 novembre 1787. C'est un premier coup de canif dans le monopole de l'Église sur l'institution matrimoniale.

 

Deux ans plus tard, au début de la Révolution, une affaire «people» agite le petit monde parisien : Talma, que l'on dit le plus grand comédien de tous les temps, annonce son intention de se marier. Le hic, c'est que l'Église exclut les comédiens de l'accès aux sacrements, mariage compris. Le comédien adresse une requête à l'Assemblée nationale et en appelle à l'égalité de tous devant la loi. Il finira par se marier devant un prêtre accommodant.

 

Entre temps, le principe du mariage civil fait son chemin. Il est inscrit dans la Constitution du 3 septembre 1791, qui établit en France une monarchie constitutionnelle (la Législative).

 

Dès lors que le mariage n'est plus un sacrement mais un simple contrat civil, le droit au divorce s'impose. Il est voté par l'assemblée l'année suivante, le jour même de la bataille de Valmy (20 septembre 1792)... en même temps que l'interdiction des voeux perpétuels.

 

Ses promoteurs y voient le moyen paradoxal de renforcer le lien matrimonial : dès lors que celui-ci pourra être facilement résilié, il paraîtra moins pesant aux époux. Le divorce peut être prononcé par consentement mutuel ou pour incompatibilité d'humeur.

 

Beaucoup de couples en profitent pour casser des unions mal assorties. L'époque est à la libération des femmes. Celle-ci est aussi perceptible dans la mode : les robes à corsets et baleines cèdent le pas devant les robes chemises en mousseline, qui libèrent le corps et en révèlent les formes.

 

Retour de balancier

 

Quand la Révolution prend fin avec le Consulat, Napoléon Bonaparte conclut un Concordat avec le Saint-Siège. Il rétablit le mariage religieux (sacrement) sans abroger pour autant le mariage civil (contrat). Aussitôt, des foules de catholiques se pressent dans les églises pour régulariser leur union.

 

Pour conserver la mainmise de l'État sur l'institution, la loi du 10 germinal An X (8 avril 1802) impose que le mariage civil précède toujours le mariage religieux.

 

Inscrite dans l'article 214 du Code Civil, cette clause sera maintenue un siècle plus tard en dépit de la séparation des Églises et de l'État (la logique eut voulu qu'elle disparaisse, l'État n'ayant pas à s'occuper des rituels religieux dès lors qu'ils n'ont pas de valeur officielle ou juridique).

 

Aujourd'hui, elle apparaît singulièrement décalée par rapport à la réalité, ne pesant de fait que sur les mariages catholiques, juifs et protestants, à l'exclusion des autres (musulmans, bouddhistes…).

 

Le retour de balancier touche aussi le divorce. En 1804, le Premier Consul Napoléon Bonaparte en restreint l'accès à trois motifs : la condamnation du conjoint à une peine afflictive et infamante, les coups et blessures ainsi que l'adultère (dans le cas du mari, l'adultère n'est admis qu'à la condition qu'il se produise au domicile conjugal !).

 

Suite à la chute de l'Empire napoléonien, le droit au divorce est purement abrogé le 8 mai 1816. La bourgeoisie, soucieuse d'ordre, s'impose dès lors une rigueur morale de façade qui s'accommode tant bien que mal de l'amour romantique : les jeunes gens rêvent de l'amour-passion en attendant de se ranger.

 

Les souverains, tels Louis-Philippe 1er et Marie-Amélie en France, Victoria et Albert en Angleterre, deviennent le modèle du mariage bourgeois, raisonné, pudique, fidèle et tendre. Celui-ci va de pair avec le retour de la femme aux fourneaux. L'Europe du XIXe siècle est une société d'hommes à de rarissimes exceptions (George Sand).

 

 

La noce à Yport (Albert Fourié, 1886)

La femme s'émancipe

 

En France, le mariage d'inclination revient en vogue sous la IIIe République, à la fin du XIXe siècle. Et pour les mêmes raisons que sous la Révolution, on plaide pour le droit au divorce. On y voit la garantie d'unions solides, fondées sur un attachement sincère et non sur la contrainte.

 

Après plusieurs tentatives, le député Alfred Naquet arrive à faire voter la loi sur le divorce le 27 juillet 1884. Ce droit se limite aux trois causes retenues par Napoléon quatre-vingts ans plus tôt : adultère, coups et blessures, condamnation (il faudra attendre le 11 juillet 1975 pour que soit rétabli en France le divorce par consentement mutuel, sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing). 

 

 

Voyage de noces (Ernst Heilemann, 1908)

 

De pair avec la libéralisation du mariage, la «Belle Époque», au tournant du XXe siècle, voit un début d'émancipation des femmes. Celles-ci réclament de voter et de travailler.

 

Un intellectuel brillant, Léon Blum (35 ans), publie en 1907 Du mariage. Dans cet essai qui fait scandale, il recommande aux jeunes femmes comme aux jeunes hommes l'expérimentation sexuelle avant le mariage.

 

Visionnaire, il devine que les moyens de contraception écarteront un jour les grossesses imprévues. Ce sera le cas un demi-siècle plus tard avec la fameuse pilule du docteur Gregory Pincus.

 

En attendant, la légalisation du divorce semble donner raison aux révolutionnaires qui la revendiquaient : elle renforce le lien conjugal en lui ôtant son caractère contraignant. Le mariage bourgeois tend à devenir la norme dans la plupart des pays européens.

 

Tant en Amérique qu'en Europe occidentale, les «Trente Glorieuses» (1944-1974) témoignent de l'épanouissement de la famille nucléaire : un couple solidaire entouré de deux ou trois enfants.

 

Les femmes acquièrent partout le droit de vote et investissent massivement le marché du travail. En France, néanmoins, c'est seulement le 13 juin 1965 que le législateur se décide à mettre fin à la puissance maritale, autrement dit à la primauté de l'homme sur la femme dans le couple (jusque-là, la femme avait par exemple besoin d'une autorisation de son mari pour travailler à l'extérieur).

 

Carrefours et interrogations

 

En 1973, la fin des «Trente Glorieuses» amorce une rupture brutale. En Europe, la crise économique se double d'un choc démographique. L'indice de fécondité tombe en-dessous du seuil de renouvellement de la population, avec en moyenne nettement moins de deux enfants par femme.

 

Parallèlement se développe un phénomène inédit : la «cohabitation juvénile». C'est la concrétisation du rêve de Léon Blum. La cohabitation se prolonge par le concubinage. De plus en plus de jeunes ménages négligent en effet de régulariser leur situation. Rien ne les y oblige plus car les enfants nés hors mariage acquièrent les mêmes droits que les autres et les concubins sont soumis aux mêmes devoirs que les époux.

 

Le retour du concubinage

 

Le mariage traditionnel régresse,  encombré par des dispositions héritées du concile de Trente et qui ont perdu leur raison d'être : publication des bans, présence des témoins. Son principal atout demeure son aspect festif et l'occasion de rapprocher deux familles autour d'un grand moment de joie.

 

La moitié des couples lui préfèrent une formule plus souple : le PACS (pacte civil de solidarité), institué en 1999. C'est la version moderne du mariage romain sine manu, opposé au mariage patricien (notre mariage traditionnel).

 

Les familles recomposées

 

Concubins, pacsés ou mariés, les couples sont de plus en plus instables. Un sur deux aboutit à une séparation ou un divorce. Il s'ensuit qu'une proportion croissante d'enfants vit avec seulement l'un de ses deux parents et le conjoint de celui-ci, partageant leur affection avec ses demi-frères et demi-soeurs.

 

À vrai dire, ces familles dites «recomposées», qui rassemblent environ un quart des enfants, ne constituent pas une nouveauté mais un retour à l'ordre ancien après deux siècles de mariage bourgeois. Au XVIIIe siècle en effet, 20% des enfants de quinze ans avaient perdu l'un ou l'autre de leurs parents et 5% étaient déjà orphelins des deux.

 

En rupture avec l'effervescence brouillonne de la fin du XXe siècle, notre XXIe siècle s'ouvre sur de nombreux points d'interrogation.

 

Le mariage stérile

 

Dans les années qui avaient suivi les «événements» de Mai 68, il était de bon ton de se gausser du mariage. Il n'y aura bientôt plus que les prêtres pour souhaiter encore se marier, ironisaient les jeunes gauchistes. Surprise. Les mêmes, quarante ans plus tard, les cheveux grisonnants, défendent bec et ongles l'accès des homosexuels au mariage bourgeois.

 

En même temps, de l'Allemagne au Japon en passant par la Russie, la Grèce… c'est la finalité même du mariage - la fondation d'une famille et la poursuite de la chaîne des générations - qui se dissout avec un indice de fécondité moyen proche d'un enfant par femme.

 

Rien de tel dans les banlieues ethniques des métropoles européennes. Là, on assiste à l'irruption de phénomènes oubliés ou jusque-là ignorés du Vieux Continent : mariages forcés d'adolescentes, mariages arrangés, dévalorisation sociale de la femme, polygynie.

 

Internet, vecteur du communautarisme

 

En Europe et dans le reste du monde, la modernité et le développement de l'économie monétaire ont des résultats paradoxaux.

 

La grande bourgeoisie préserve son intégrité en rapprochant ses enfants dans des «rallyes» très sélectifs, de façon à éviter les mésalliances. Mais d'un autre côté, l'avènement d'internet donne une nouvelle vie aux agences de mariage communautaires. Par le biais du réseau, musulmans, juifs ou catholiques intégristes, Africains… cherchent et parfois trouvent une âme sœoeur qui leur ressemble. Le communautarisme et l'endogamie (le mariage à l'intérieur du clan) s'en trouvent paradoxalement renforcés.

 

 

La polygamie a le vent en poupe

 

Dans les mondes africain et musulman, la polygamie bénéficie d'un nouvel élan grâce aux revenus du pétrole ou aux salaires de l'émigration. Leurs bénéficiaires peuvent à bon compte s'offrir une, deux ou plusieurs «épouses» : esclaves sexuelles, génitrices et bonnes à tout faire. La polygamie, qui était autrefois l'apanage d'une riche minorité, devient un luxe à la portée d'un quelconque immigrant sur le sol européen.

 

En Inde, la dot, qui était au début du XXe siècle une obligation limitée à une petite fraction de la classe moyenne, s'est diffusée à l'ensemble de la société jusqu'à devenir une charge exorbitante pour tous les parents qui ont le malheur d'avoir des filles… Il s'ensuit une multiplication des avortements sélectifs de filles.

 

Bien malin qui peut dire quel phénomène l'emportera dans le siècle qui s'ouvre, du sexe joyeux du temps des Lumières, du mariage librement consenti de l'époque médiévale, de l'union sous contrainte ou de la soumission de la femme au mari, au clan et à la communauté.

 

 Source : Hérodote

 

 

 



16/06/2014
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