Bienvenue dans mon Univers

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EN GEVAUDAN ON N'EST PAS PLUS BETE QU'AILLEURS !

 

 

 

 

 

La tragique histoire de la « Bête du Gévaudan » est bien connue. Une abondante littérature, plus ou moins sérieuse, en parle. Jusqu’au cinéma qui s’est plusieurs fois emparé de l’affaire. Le but de cet article n’est pas de raconter, et en aucune façon d’apporter une énième hypothèse. Je souhaite juste attirer votre attention sur l’importance des mots dans un récit historique, et montrer à quel point une lecture attentive peut être utile à mieux connaître, et mieux comprendre.
Voici donc un épisode très connu de ces longues années de terreur dans laquelle fut plongée la population de la province du Gévaudan (de juin 1764 à juin 1767, au moins !…). Parmi la centaine d’agressions répertoriées, dûes à la « bête qui dévore le monde » (c’est bien comme çà qu’elle fut nommée le plus souvent), il en est une très révélatrice de cette question du vocabulaire, tout sauf anodine, vous allez le voir.

1. Les faits tout d’abord : l’exploit du « petit Portefaix » (1765) :

Pratiquement, tous les récits, toutes les études historiques, évoquent cet épisode. Voici pour résumer comment le grand romancier auvergnat Henri Pourrat le relate (1946) :

Le 12 janvier 1765, 7 enfants gardent leurs vaches à côté du village du Villeret, paroisse de Chanaleilles, au pacage dit des Coutasseyres, lorsque... :
 
"Ils ne virent la bête que lorsqu’elle fut sur eux. Ils se rassemblèrent, firent le signe de la croix, ôtèrent les gaines de leurs baïonnettes. Le petit Portefaix prit le commandement. Il se plaça devant avec les deux plus grands, mit les filles derrière et les deux plus jeunes derrière les filles. Ils viraient sur place, pour faire face à la bête qui tournoyait autour d’eux. Soudain elle sauta sur un des petitous. Les trois grands bondirent sur elle, cherchant à l’embrocher. Mais leurs méchantes lames ne lui entraient pas dans le corps. Ils vinrent cependant à bout de l’écarter. Elle se retira à deux pas, emportant un lambeau de la joue du petit, et elle le mangea devant eux.

Après quoi elle revint avec plus de fureur, tournant toujours autour de la troupe. D’un coup de museau, elle renversa le plus jeune des enfants ; chassée, elle se jeta derechef sur lui, le blessa à la face, fut chassée encore, mais le ressaisit par le bras et cette fois l’entraîna.
 
Un des grands avait perdu cœur, voyant à la joue d’un de ses camarades ruisseler tout ce sang ; et voilà que l’autre était emporté par la bête.... Il dit qu’il leur fallait laisser manger celui-là, et, eux profiter de ce temps pour se sauver.

[Mais le combat dure … longtemps, et ...] Les yeux, ils n’arrivèrent pas à les rencontrer ; quant à la gueule, qu’elle gardait sans cesse ouverte, ils y allongèrent plusieurs coups. Toutes ces pointes à éviter donnaient assez d’affaires à la bête. Elle continuait à tenir le petit sous sa patte, mais elle n’avait plus le temps de le déchirer. Ce qu’elle put, ce fut de saisir entre ses dents la baïonnette de Portefaix et elle la faussa. A un coup heureux qu’il lui porta, elle fit un saut en arrière, abandonnant cette fois le petit dans la sagne. Portefaix passa aussitôt entre elle et lui, qui se releva et s’accrocha au pan de sa veste. La bête se retira sur un tertre. Enhardis, les enfants l’y poursuivirent et, enfin, ils la mirent en fuite. ...

C’est à peu près le même récit que rédigeait l’abbé Pierre Pourcher, dont les écrits ont fait autorité (1889). En réalité, tous ces auteurs se sont inspirés d’un rapport royal, publié dans la Gazette de France, un mois seulement après les faits (18 février 1765). Comme le manuscrit de Magny de Mérolle, déposé à la Bibliothèque Royale en 1782. Ces gens-là étaient-ils des superstitieux incultes ?

 

 2. Cet enfant-héros fut-il bien réel ?

 

On peut légitimement se poser la question. Les « BMS » sont particulièrement instructifs. Tout d’abord, plongeons nous dans les registres paroissiaux de la paroisse de Chanaleilles, aujourd’hui commune du département de Haute-Loire, 1000 habitants (500 à l’époque ?) située dans le massif de la Margeride.

 

Jacques André Portefaix avait environ 13 ans lorsqu’il a combattu la Bête du Gévaudan, avec l’aide de ses amis : quatre garçons (Joseph Panafieu, Jean Pic, Jacques Couston et Jean Veyrier) et de deux filles (Madeleine Chausse et Jeanne Gueffier). Le « petit Portefaix » serait donc né vers 1752 ou 1753. Il y a quelques lacunes dans la décennie 1750, mais on peut retrouver sans problème les traces de la famille Portefaix, comme celles des autres enfants. Si ce n’était les lacunes, on pourrait presque établir leur généalogie.

 

Toujours est-il que Jacques fut très largement récompensé d’avoir mené « sa bande » à la victoire face à la Bête. Après une enquête minutieuse des autorités royales, il reçut une gratification de 400 livres (environ 4000 euros d’aujourd’hui), chacun des autres enfants 300. Plus encore, l’éducation de Jacques Portefaix fut prise en charge par le royaume, et il devint plus tard officier.

 

Mais l’intérêt des registres paroissiaux n’est pas là. Il faut le chercher dans les actes de sépultures. Quelques jours après l’exploit des enfants de Villeret, précisément le 22 janvier, Jeanne Tanavelle, du village de Chabanol (paroisse de Lorcières, aujourd’hui Cantal) est attaquée et tuée par la Bête. Le curé qui procède à l’inhumation écrit : Jeanne … « cruellement dévorée par une beste féroce », une bête, pas un loup. Cruellement, certes. Jeanne revenait de Julianges, à la tombée de la nuit..... Le lendemain, on retrouve son cadavre « à moitié enterré dans un champ … vêtements en lambeaux, poitrine mangée... Sa tête arrachée est retrouvée à 200 m de là » (récit abbé Pourcher). Or, les loups qui dévorent des cadavres ne s’attaquent qu’aux parties les plus charnues, et n’enterrent pas leur proies.

 

Texte de l’acte de décès de Jeanne Tanavelle : Le 24 juillet 1765, j’ay enterré dans le cimetière paroissial de Lorcières le corps de Jeanne Tanavelle, morte le 22 dudit mois ayant été dévorée par une Bête féroce, âgée d’environ 36 (ans) habitante du lieu de Chanaleilles, paroisse de Lorcières, sont présents plusieurs de ses parents qui ont déclaré ne savoir signer de ce enquis. Ledit jour et an que dessus.
(retranscription Phil Barnson).

3. La nature réelle de la Bête :

Si vous avez lu attentivement les lignes d’Henri Pourrat - celles de l’abbé Pourcher qui les ont inspiré sont semblables - pas une seule fois l’animal n’y est appelé « loup ». Et pourquoi donc ? Quel rapport les habitants du Gévaudan entretenaient-ils avec cet animal ? Bien que fuyant l’homme, il était bien connu de lui. On en tuait à l’époque une cinquantaine par an, dans la région. Et maints textes du temps, qu’on peut regarder sous l’angle ethnographique, nous disent ceci : « il suffisait aux enfants de frapper vigoureusement leurs sabots pour le faire FUIR ! ».

Le savant autrichien Konrad Lorenz, prix Nobel, n’écrivait-il pas ceci ? « De récentes études sur les loups ont montré que l’on n’a jamais recensé avec certitude un seul cas où ces animaux, même tenaillés par la faim, auraient attaqué spontanément des humains ».

On peut bien sûr attribuer certaines agressions à des loups, sur le bétail essentiellement, ceux ayant attaqué l’homme étant probablement des animaux porteurs de la rage.

 

Cela n’empêche, que trop d’auteurs d’aujourd’hui oublient toute prudence, et les sources anciennes, pour ACCUSER le loup. Nos contemporains seraient-ils plus à même de reconnaître un loup, là où les témoins n’ont vu qu’une « Bête » indéterminée ? Je conseille au lecteur d’y regarder (lire) à deux fois avant de prendre pour argent comptant certains écrits actuels, qui utilisent cette légendaire histoire pour discréditer un animal commençant à réapparaître chez nous. Personnellement, je préfère appeler « un chat, un chat », « un loup, un loup », et la « Bête, une bête ... » (qui restera à jamais « non identifiée »). Je recommande à ce sujet la lecture du livre de Michel Louis : « La bête du Gévaudan : l’innocence des loups » (Éditions Perrin, 1992).



04/01/2018
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