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ETUDES SUR LEONARD DE VINCI - PIERRE DUHEM

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Lorsque nous contemplons une grande découverte, nous éprouvons tout d’abord une admiration mêlée  d’effroi ; notre regard étonné mesure la hauteur à laquelle le génie s’est élevé ; nous sentons à quel point cette hauteur surpasse toutes celles auxquelles notre humble esprit saurait atteindre, et une sorte de vertige s’empare de nous.

 

Puis, au fur et à mesure que la méditation nous rend plus familière la découverte qui nous avait ravis, notre admiration change de nature ; non pas certes, qu’elle perde de son intensité, mais elle se dépouille peu à peu de tout ce que la surprise y mêlait d’instinctif et de d’irréfléchi, elle devient de plus en plus  consciente et raisonnée.

 

Si colossal que le génie nous apparaisse, nous comprenons qu’il n’est pas d’autre  nature que notre modeste intelligence ; qu’il procède par les mêmes voies qu’elle, encore qu’avec une sûreté et une promptitude incomparables ; nous voyons clairement qu’il ne s’est pas élevé d’un seul bond à la hauteur où nous le contemplons mais  qu’il y est parvenu par une longue suite d’efforts tout semblables à ceux dont nous sommes capables ; alors naît en nous le désir de connaître chacun de ces efforts et l’ordre dans lequel ils se sont succédé ; nous réclamons le récit détaillé de l’ascension qui a conduit l’inventeur à sa découverte.

 

Mais ce récit combien il est difficile de l’obtenir exact et précis.

 

Bien souvent, celui qui est parvenu au sommet d’où se découvre une ample vérité n’a souci que de décrire aux autres hommes le spectacle qui s’offre à lui ; quant aux peines qu’il a prises pour atteindre le pic d’où sa vue peut s’étendre au loin, il les a oubliées, il les juge sans importance, indignes de nous être  contées ; il nous livre son œuvre achevée mais il jette au feu ses esquisses.

 

 

D’autres nous disent comment ils s’y sont pris pour inventer mais il n’est pas toujours prudent de se fier à leurs confessions.

Du point culminant, on aperçoit tous les chemins propres à y conduire ; on ne les soupçonnait pas  tandis qu’on gravissait la pente.

Parmi ces chemins, on en voit un parfois qui est tout simple et facile par lequel on eut évité les longs détours et les mauvais pas.

C’est cette route aisée que l’inventeur nous décrit, non le sentier pénible et dangereux qu’il a vraiment suivi.

 « Ma découverte est achevée fait-on dire à Gauss, il ne me reste plus qu’à trouver comment je l’aurai dû faire »

 

 

Il est donc des inventeurs qui nous cachent avec une sorte de pudeur les longues et pénibles démarches de leur esprit en quête de vérité ; ceux-là nous montrent seulement la route royale par laquelle il eût été facile d’atteindre la découverte qui leur a coûté tant d’efforts.

 

 

Il en est aussi qui tiennent à faire parade de leur vigueur et de leur habileté ; ceux-ci nous disent ou nous laissent croire, qu’ils ont, seuls et par leurs propres forces, deviné les sentiers les plus cachés, franchi les passages les plus scabreux. Ils se gardent bien de nommer le guide dont l’expérience les a empêchés de se fourvoyer, dont la main secourable les a préservés d’une chute, ils nous décrivent avec complaisance les lacets compliqués de leurs déductions et la profondeur de leurs méditations. Ils ne nous disent pas quelles lectures ont orienté ces déductions et soutenu  ces méditations.

 

Il est donc bien malaisé de suivre le progrès de l’idée en l’esprit de l’inventeur et de développer la série des formes par lesquelles elle a passé pour atteindre sa perfection.

 

 

Pour que notre curiosité fût pleinement satisfaite, il faudrait que l’inventeur eût minutieusement jalonné son chemin au fur et à mesure qu’il  l’accomplissait, qu’il eût marqué, pour ainsi dire, la trace de chacun de ses pas.

Nous aimerions que chacune de ses pensées eût été saisie et fixée par l’écriture au moment même qu’elle prenait naissance en son esprit.

Les notes ainsi recueillies nous permettraient  de comprendre comment l’idée s’est éclaircie peu à peu, depuis le moment où le génie en a soupçonné la vague silhouette au travers des brumes du doute, jusqu’ l’instant où il a pu la contempler en pleine évidence, dans la splendeur du vrai.

 

 

Or, parmi ceux qui ont initié l’esprit humain à l’intelligence de nouvelles vérités, il en est un qui nous laissé cette description minutieuse des démarches de sa pensée, qui a rédigé, pour ainsi dire, le journal du voyage de découvertes que fut sa vie. Au fur et à mesure qu’une proposition nouvelle s’offrait à ses méditations, il la notait avec une entière sincérité, sans dissimuler aucune de ses hésitations, aucun de ses tâtonnements, aucun de ses repentirs, car il n’écrivait que pour lui-même, en sorte que ses précieux brouillons nous permettent de suivre, depuis la première esquisse jusqu’au dessin arrêté et détaillé, les formes diverses qu’une invention a prises en la raison géniale de Léonard de Vinci.

 

 

Les manuscrits de Léonard de Vinci sont des documents d’un prix inestimable  car ils sont uniques en leur genre. Aucun de ceux dont les méditations ont enrichi la Science ne nous a donné, au sujet de la marche suivie par ses pensées, des indications aussi nombreuses, aussi détaillées, aussi immédiates.

 

Ce n’est pas que ces documents nous livrent du premier coup et sans labeur prolongé les renseignements qu’ils recèlent en abondance.

 

Ces courtes notes écrites de droite à gauche, difficiles à déchiffrer, souvent obscures en leur extrême concision, sont rarement datées.

 

Les cahiers qui les gardent ont été remplis tantôt dans le sens de la pagination, tantôt en sens contraire.

 

Quelques-uns de ces carnets semblent porter des réflexions qui ont été engendrées à différentes époques de la vie du grand peintre, d’autres, en grand nombre, ont été perdus.

 

Du sein de ce chaos, il s’agit d’exhumer les divers fragments qui ont trait à une même découverte, de les ranger dans l’ordre du temps où ils furent conçus, de telle sorte qu’ils  marquent les étapes successives de l’idée en progrès, cette tâche est souvent bien malaisée et les résultats n’en sont point toujours d’une certitude absolue.

 

Si pénible que soit cette tâche, elle n’est peut-être pas la plus ardue qu’il faille accomplir pour retracer l’histoire d’une invention de Léonard.

 

Lorsqu’une  idée nouvelle naissait dans l’esprit du Vinci, elle ne s’y engendrait pas d’elle-même et sans cause. Elle y était produite par quelque circonstance extérieure, par l’observation d’un phénomène naturel, par la conversation d’un homme, plus souvent encore par la lecture d’un livre.

 

D’ailleurs, l’esprit où venait tomber ce germe de pensée n’était point semblable à une terre rase et nue, d’autres pensées vigoureuses et pressées, l’occupaient déjà ; elles y avaient été implantées par les leçons des maîtres que Léonard avait entendus et surtout par les enseignements des écrits qu’il avait médités.

 

Pour germer et grandir, il fallait que la graine nouvelle venue se servit de cette végétation déjà développée ou qu’elle luttât contre elle.

 

Si l’on veut donc suivre l’évolution d’une idée dans l’intelligence du Vinci, on doit tout d’abord, répondre à cette question : «  Qu’avait-il lu ? » Et la réponse ne peut se donner sans  des recherches longues et minutieuses.

 

D’une part, en effet, en rédigeant ses notes hâtives et concises, Léonard  a bien rarement nommé l’auteur dont la lecture ou le souvenir lui suggérait telle ou telle proposition.

 

D’autre part, en comparant son œuvre à celle de ses devanciers, on reconnaît bientôt qu’il avait beaucoup lu  et qu’il avait étudié bon nombre des traités scientifiques prisés de son temps.

 

 

L’un des objets de ces études est de faire connaître quelques-unes des sources auxquelles Léonard a puisées et de discerner ce que chacune d’elles a versé au courant des pensées du grand inventeur.

 

Mais pour apprécier exactement le rôle que Léonard a joué comme initiateur, il ne suffit pas de déterminer et d’étudier ceux qu’il a lus il faut encore découvrir ceux qui l’ont lu.

L’idée au progrès de laquelle l’inventeur a travaillé n’acquiert pas sa plénitude et son achèvement en la raison de son auteur ; lorsqu’il la publie, elle est encore grosse de vérités nouvelles et ces vérités, elle les produira par l’œuvre de ceux qui accueilleront la découverte et qui s’efforceront de la développer.

 

Il est juste de louer le premier initiateur non pas seulement de ce qu’il a mis en acte dans son invention mais encore de ce qu’il y a laissé en puissance et cela on ne le peut reconnaitre qu’en étudiant les travaux de ses successeurs.

 

Or Léonard a eu des successeurs, ses notes manuscrites ne sont pas demeurées intactes en un stérile oubli, impudemment pillées et plagiées, elles ont jeté aux quatre vents du ciel les semences de vérité qu’elles contenaient en abondance et ces semences ont porté  fleur et fruit  en la science du XVIe siècle.

 

Nommer quelques-uns qui ont eu connaissance de ces notes, mettre leur plagiat en évidence, évaluer ce qu’ils doivent au Vinci, c’est le second objet de ces études.

 

Entre ceux qu’il a lus et ceux qui l’ont lu, Léonard de Vinci apparaît à sa véritable place, solidaire du passé dont il a recueilli et médité les enseignements, il est encore solidaire de l’avenir dont ses pensées ont fécondé la science.

 

Pierre DUHEM  - Etudes sur Léonard de Vinci

 

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14/02/2019
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