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Tunisie. Ouverture en demi-teinte



L'ouverture n'est pas celle espérée en Tunisie à l'annonce de la composition du gouvernement, hier. L'équipe sortante de Ben Ali en conserve les postes clés alors que la rue réclame l'exclusion des hommes de l'ancien régime.



Trois chefs d'opposition et sept membres de l'ancienne équipe Ben Ali reconduits. Le Premier ministre Ghannouchi, lui-même ancien Premier ministre du président déchu, a annoncé, hier à Tunis, la formation d'un «gouvernement d'union nationale». Il a aussi annoncé des mesures d'ouverture démocratique: «Liberté totale d'information», libération de tous les prisonniers d'opinion, et levée de l'interdiction d'activité des organisations de défense des droits de l'Homme. Il a indiqué aussi que tous les partis politiques qui le demanderaient seraient légalisés. Le parti islamiste Ennahda et le Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT) sont notamment interdits en Tunisie. Le nouvel exécutif a été formé trois jours après la chute du régime de Ben Ali, contraint à l'exil par un mois de révolte populaire, la «révolution du jasmin», au cours de laquelle, selon une ONG, au moins 66 personnes ont été tuées.

Sept membres de l'ancien régime reconduits


Le nouveau gouvernement sera chargé de gérer la transition et de préparer les prochaines élections présidentielle et législative, qui doivent être organisées dans un délai de deux mois, selon la Constitution. Mohammed Ghannouchi a cependant estimé que ce délai était insuffisant et annoncé que les élections générales devraient se tenir dans «six mois au plus tard». Dernier Premier ministre de Ben Ali, Ghannouchi a expliqué qu'il avait formé «un gouvernement qui intègre les différents partis et les composantes de la société civile». Parmi les 24 ministres et ministres délégués du nouveau cabinet figurent trois chefs de partis politique de l'ancienne opposition au régime du président Ben Ali, qui a fui vers l'Arabie saoudite après 23 ans de règne sans partage. Il s'agit de Ahmed Néjib Chebbi, chef historique du Parti démocratique progressiste (PDP, formation d'opposition légale la plus radicale), Ahmed Ibrahim, chef du mouvement Ettajdid (Renaissance, ex-communiste) et Mustapha Ben Jaafar qui dirige le Front démocratique pour le travail et les libertés (FDTL). Outre le Premier ministre, sept membres de l'ancien régime sont reconduits, notamment aux postes régaliens de l'Intérieur, Ahmed Friaa, de la Défense, Ridha Grira, des Affaires étrangères, Kamel Morjane, et des Finances, Ridha Chalghoum. Des représentants de la société civile figurent aussi dans ce gouvernement, dont la composition va être scrutée à la loupe par les Tunisiens, qui n'entendent pas se faire confisquer leur révolution.


Une «mascarade»


De Paris, l'opposant historique Moncef Marzouki a déjà dénoncé le nouveau gouvernement comme une «mascarade», fustigeant une «fausse ouverture». Auparavant, des centaines de personnes avaient manifesté à Tunis et en province, pour demander l'exclusion du nouveau gouvernement des hommes politique liés à l'ancien régime et à son parti, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), dont Ghannouchi. «La révolution continue! RCD dehors!», ont scandé plusieurs centaines de manifestants, dispersés par la police. Des rassemblements identiques ont eu lieu à Sidi Bouzid (centre-ouest) et à Regueb. C'est à Sidi Bouzid qu'un jeune chômeur de 26 ans s'était immolé par le feu le 17décembre, déclenchant le mouvement de révolte.


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L'Algérie

Alors que les deux pays du Maghreb sont confrontés à une vague de contestation, quelques points de repères pour comprendre les différences entre ces deux voisins.

 

La contestation, récurrente en Algérie, plus rare en Tunisie

En Algérie, la contestation est récurrente où régulièrement, les jeunes s'insurgent, brûlent des pneus, barrent des routes ou s'en prennent aux bâtiments publics en dénonçant la vie chère, la "malvie" ou la "hogra" ("mépris", terme utilisé pour désigner l'attitude des autorités vis-à-vis du peuple) sont nombreuses et virent souvent à l'émeutes.  

Les mouvements de protestation de rue en Tunisie étaient, jusqu'à ces derniers jours, beaucoup plus rares (à l'exception toutefois du mouvement de Gafsa en 2008), et en général moins violents.  

Des manifestations plus localisées en Tunisie

Alors que les manifestations se sont multipliées dans la plupart des régions d'Algérie ces derniers jours, les foyers de protestation en Tunisie, "demeurent les régions déshéritées du Centre (Sidi Bouzid) et de l'Ouest (Kasrine, Gafsa, etc.), délaissées par le régime de Zine El Abidine Ben Ali" qui privilégie les régions côtières, explique Yassin Temlali sur le site Maghreb émergent.  

L'opposition politique, étouffée en Tunisie, divisée en Algérie

En Tunisie, l'opposition est presque inexistante. Le régime de Zine el-Abidine Ben Ali est un régime de parti unique, qui contrôle presque tous les rouages de la société et de l'Etat. Les syndicats sont sous le contrôle du pouvoir, les islamistes en prison et les opposants souvent en exil. "La famille Ben Ali a écarté toutes les relèves potentielles. Il n'y a plus de relais du pouvoir, il y a la peur qui règne", souligne Antoine Basbous, de l'Observatoire des pays arabes.  

En Algérie en revanche, si le pluralisme politique est très relatif, "le FLN au pouvoir a gardé une légitimité du parti de libération nationale" et "dans l'espace public, les partis d'opposition peuvent s'exprimer", précise Karim Pakzad, de l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), à Paris.  

Néanmoins, si les militants des droits de l'Homme en Tunisie sont sévèrement traqués, ils font preuve d'une solidarité qui fait défaut en Algérie, relève Yassin Temlali sur le site Maghreb émergent. A Alger, "les 'démocrates' restent profondément divisés par leurs anciennes divergences sur l'attitude à prendre envers l'islamisme armé et le régime qui le combattait au nom de la sauvegarde de la République", souligne le journaliste algérien.  

La violence islamique et l'état de quasi guerre civile qui a déchiré l'Algérie ont longtemps servi de repoussoir à Tunis, ce qui a permis de justifier l'autoritarisme du régime. Raison pour laquelle il a d'ailleurs été longtemps été soutenu dans les chancelleries et une partie des médias occidentaux.  

La sclérose politique dans les deux pays

Au pouvoir depuis 1987, Ben Ali (74 ans) qui a entamé son sixième mandat en novembre règne presque sans partage sur le pays (Lire "le système Ben Ali). La famille du chef de l'Etat - celle de son épouse, Leïla Trabelsi surtout - gère de larges pans de l'économie, grâce aux privatisations en particulier.  

En Algérie, la réalité du pouvoir appartient à l'armée depuis l'indépendance. Le tout puissant patron des services de renseignement militaires, le général Mohamed "Toufik" Mediène est le véritable homme fort du pays. En cinquante ans ou presque, tous les présidents algériens ont été adoubés par les militaires, l'actuel chef de l'Etat, Abdelaziz Bouteflika (73 ans) ne fait pas exception à la règle.  

Il est un domaine où les deux pays en revanche ont beaucoup en commun: la corruption endémique. La différence tient au fait qu'en Algérie, elle "gangrène toute l'administration", tandis qu'en Tunisie, "elle est circonscrite à la famille du président", estime Lahouari Addi, professeur de sociologie à l'université de Lyon, interrogé par Le Monde

La solidité des régimes, peu menacée à ce jour

Bouteflika est solidement installé estiment les experts. "Il a un parti politique, des organisations de masses, l'armée, la police, la gendarmerie qui le supportent. Surtout, une partie de la population continue à lui apporter son soutien, car il a réussi à faire en sorte que la fin de la guerre civile lui soit attribuée explique Selma Belaala, chercheuse au CERI interrogée par Rue89. Et tant qu'il permet de garantir la pérennité du système, l'armée qui l'a adoubé ne lui mettra pas de bâtons dans les roues. 

En Tunisie, si le régime apparaît en difficulté ces derniers jours, "il en faudra beaucoup plus pour le faire tomber: Ben Ali est soutenu par des classes sociales qui profitent du système clientéliste qu'il a instauré, et il peut utiliser la force pour pousser les manifestants à s'essouffler nuance Selma Belaala.  

La liberté d'expression, plus favorable en Algérie

Il n'existe aucune liberté d'expression en Tunisie, ou tous les sites, articles et blogs dérangeants sont systématiquement censurés - y compris les articles de la presse étrangère comme L'Express en a fait les frais. Si la contestation s'est emparée des réseaux sociaux, les rumeurs circulent de façon incontrôlée en raison de la censure.  

La presse algérienne jouit d'une plus grande liberté de ton. Même si elle est aussi victime de harcèlement, elle a le mérite d'exister. Ainsi, El Watan, comme plusieurs autres journaux, ont pu rendre compte chaque jours, depuis le début des émeutes, de la colère de la jeunesse: "Nous ne voulons plus de cette vie de chien. Nous réclamons notre part aux richesses de ce pays." 

L'éducation, point fort de la Tunisie, mais...

L'éducation a été une des priorités et une des fiertés de Habib Bourguiba, le père de l'indépendance tunisienne. Le résultat est là. Avec un taux d'alphabétisation de 78%, la Tunisie devance l'Algérie (72,6%), elle-même loin devant l'Egypte (66,4) et le Maroc (56,4%). L'écart est plus important encore dans l'enseignement supérieur où le taux d'inscription est de 31,6% en Tunisie contre 23,9% en Algérie (et seulement 12,3% au Maroc), selon les données du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).  

Le chômage, un fléau partout

Le régime tunisien offrait à la population le bien-être économique en échange de l'absence de libertés; c'est le modèle chinois explique à Libération Pierre Vermeren qui enseigne l'histoire du Maghreb à l'université Paris-I. Mais, "basé sur le tourisme et la sous-traitance, les emplois créés sont très peu qualifiés. Au point que le salaire minimum dans le secteur du textile en Tunisie est inférieur à ceux du Maroc et de l'Algérie, comme le relève Business news

L'Etat tunisien "ne peut plus acheter la paix sociale". Le chômage des jeunes, qui atteint plus de 30%, prive ces derniers d'avenir, alors même que leur niveau de diplôme est relativement élevé précise Kader Adberrahim, professeur à la California University et chercheur-associé à l'IRIS, interrogé par L'Expansion.com.  

En Algérie, l'Etat est riche grâce à la rente pétrolière -il dispose de plus de 155 milliards de dollars de réserves de change- mais la population est de plus en plus pauvre souligne l'économiste Abderrahmane Mebtoul; et le chômage touche plus de 20% des jeunes. Le pays n'est pas parvenu "à passer d'une économie de rente à une économie de marché productive comme celle qui existe dans les pays émergents", précise-t-il. 

Autre différence, le chômage en Algérie "est en grande partie absorbé par le secteur informel. Les jeunes diplômés aussi se tournent vers ces emplois précaires plutôt que de rester sans travail. C'est finalement, sauf dans le cas de la Tunisie, un secteur refuge pour eux", explique l'économiste Lahcen Achy, économiste à l'institut Carnegie du Moyen-Orient.


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18/01/2011
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